Le 6 septembre 1998, Eddie Fenech Adami prêtait serment comme Premier ministre de Malte. La veille, les 268 000 votants de l'archipel s'étaient rendus aux urnes, avec ce zèle qui fait de la petite république méditerranéenne l'une des championnes du monde de la participation : environ 95,4 % des inscrits. Ils venaient de renvoyer au pouvoir l'homme qui avait fait de l'adhésion à l'Union européenne l'affaire de sa vie, et d'écourter net l'expérience travailliste la plus brève de l'histoire maltaise.
Le résultat ne souffrait pas la contestation. Le Parti nationaliste de Fenech Adami rassemblait 137 037 voix, 51,81 % des suffrages, et trente-cinq sièges. Le Parti travailliste d'Alfred Sant obtenait 124 220 voix, 46,97 %, et trente sièges, sur les soixante-cinq de la Chambre des représentants. À Malte, où le scrutin repose sur le vote unique transférable dans treize circonscriptions élisant chacune cinq députés, la bataille se joue au classement des préférences ; un correctif constitutionnel garantit au parti arrivé en tête des voix une majorité de sièges. Le mécanisme a joué sans surprise dans un pays partagé, depuis des décennies, entre deux formations qui se disputent chaque bulletin.
Ce vote anticipé n'aurait pas dû avoir lieu. Alfred Sant avait remporté les élections d'octobre 1996 et arraché au gouvernement de Fenech Adami une victoire à un siège d'écart. Majorité étroite, gouvernement fragile : il suffisait d'une défection pour tout emporter. Elle vint d'un homme que l'on n'attendait plus sur ce terrain, Dom Mintoff, figure historique du travaillisme, ancien Premier ministre redevenu simple député, et resté fidèle à ses colères. Le vétéran s'opposa à un projet de reconversion de la crique de Cottonera, du côté de Vittoriosa, en marina de plaisance. Sant en fit une question de confiance. Mintoff vota contre son propre camp. Le gouvernement tomba, après vingt-deux mois d'exercice. Sant, dénonçant chez son aîné une tentative de « coup d'État parlementaire », convoqua les électeurs.
L'ironie de la scène n'échappa à personne. Dom Mintoff avait dominé la vie politique maltaise pendant des décennies, artisan de l'indépendance de 1964 puis de la République de 1974, chef de gouvernement travailliste à deux reprises, chantre d'une Malte non alignée et méfiante de l'Occident. À plus de quatre-vingts ans, ce patriarche du socialisme insulaire venait de précipiter la chute d'un gouvernement de son propre camp. Sant, économiste formé à Harvard et modernisateur du parti, se retrouvait renversé non par la droite, mais par la mémoire vivante de sa propre famille politique.
Derrière la querelle locale d'un port de plaisance se jouait une orientation stratégique. En 1996, à peine arrivé au pouvoir, Sant avait gelé la candidature de Malte à l'adhésion européenne, déposée six ans plus tôt par le gouvernement nationaliste. L'archipel, à ses yeux, y perdrait sa souveraineté et sa neutralité ; il lui préférait un partenariat plus lâche avec Bruxelles. Fenech Adami défendait la thèse inverse : l'avenir d'une île de moins de 400 000 habitants passait par l'ancrage dans l'Union. Le scrutin de 1998 trancha ce débat. Le retour des nationalistes réactiva aussitôt la demande d'adhésion.
Fenech Adami n'était pas un nouveau venu. Avocat né à Birkirkara en 1934, chef du Parti nationaliste depuis 1977, il avait déjà dirigé le gouvernement de 1987 à 1996, tournant la page d'une longue domination travailliste et engageant son pays sur la voie européenne. Son retour de 1998 lui donnait les moyens d'achever l'œuvre. Les négociations reprirent, longues et techniques, jusqu'au traité d'adhésion signé le 16 avril 2003. Entre-temps, la question européenne fut tranchée par le peuple lui-même : un référendum, en mars 2003, puis de nouvelles législatives donnèrent l'avantage au camp du oui, au terme d'une bataille où travaillistes et nationalistes se disputèrent l'interprétation même du résultat. Le 1er mai 2004, Malte entrait dans l'Union européenne, plus petit État membre du club par la population.
La violence du choc de 1998 tient à la nature de la politique maltaise. Deux partis, et deux seulement, s'y partagent l'électorat depuis des générations, dans un face-à-face si serré que chaque scrutin se gagne à quelques milliers de voix, et que les familles se transmettent leur allégeance comme un héritage. Une participation frôlant les 95 %, sans obligation légale de voter, dit l'intensité de cet engagement. Sur cette ligne de crête permanente, l'orientation européenne du pays a longtemps oscillé au gré d'écarts minuscules.
Fenech Adami quitta la primature en mars 2004, quelques semaines avant cette échéance, pour accéder à une autre fonction : le 4 avril 2004, il devenait le septième président de la République de Malte, charge qu'il occupa cinq années. L'homme qui avait prêté serment un 6 septembre 1998 en promettant de rouvrir la porte de Bruxelles la voyait franchie de son vivant, par son pays tout entier. Alfred Sant, lui, entra plus tard au Parlement européen, élu député de cette assemblée dont il avait un jour voulu tenir Malte à l'écart. L'archipel, entré dans l'Union à reculons pour les uns, par conviction pour les autres, y adopterait l'euro trois ans après son adhésion.