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UN JOUR, UN PAYS

Tchad : le désert sans la France

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le 30 janvier 2025, sur la base aérienne Kossei de N'Djamena, un dernier drapeau tricolore a été amené et les derniers soldats français ont embarqué. Après des décennies de présence continue, l'armée française quittait le Tchad, rétrocédant l'ultime emprise qu'elle conservait au Sahel. Le président Mahamat Idriss Déby a salué un départ « définitif et complet », une phrase pesée pour clore un chapitre commencé à l'indépendance. Pour Paris, longtemps convaincu que N'Djamena resterait son point d'appui après les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, c'était la fin d'une certaine idée de l'Afrique.

Le Tchad est un pays de démesure et de contrastes, cinquième plus vaste d'Afrique, entièrement privé d'accès à la mer, étiré sur près de mille huit cents kilomètres du nord au sud. Le tiers septentrional appartient au Sahara, dominé par le massif volcanique du Tibesti dont les sommets dépassent trois mille mètres, immensité de roche et de sable où vivent quelques dizaines de milliers de nomades. Plus au sud s'étend la bande sahélienne, puis les savanes arrosées qui font vivre l'agriculture et l'élevage. À l'ouest, le lac Tchad, jadis l'un des plus grands d'Afrique, a perdu l'essentiel de sa superficie en un demi-siècle, victime du climat et des prélèvements, menaçant les moyens d'existence de millions de riverains répartis entre quatre pays.

Cette géographie éclatée abrite plus de dix-huit millions d'habitants et une mosaïque de peuples et de langues, partagés entre un nord largement musulman et un sud aux fortes communautés chrétiennes et animistes. La ligne de fracture entre ces deux ensembles a nourri, depuis l'indépendance obtenue de la France en 1960, une succession de guerres civiles, de rébellions et de coups d'État. Le pays a connu peu d'années de paix véritable. Les rivalités entre factions armées, souvent adossées à des solidarités ethniques ou régionales, et l'ingérence répétée de voisins comme la Libye de Kadhafi, qui occupa un temps la bande d'Aozou dans le nord, ont fait de l'histoire tchadienne une longue épreuve.

Un homme a dominé cette histoire pendant trois décennies : Idriss Déby Itno, venu du nord, arrivé au pouvoir par les armes en 1990 et jamais délogé depuis. Militaire avant tout, il s'était rendu indispensable aux Occidentaux comme rempart contre les groupes djihadistes du Sahel et du bassin du lac Tchad, fournissant des troupes aguerries aux opérations régionales. En avril 2021, il est mort au front, tué lors d'affrontements avec une colonne rebelle venue de Libye, quelques heures après avoir été proclamé vainqueur d'une nouvelle élection. Sa disparition brutale a ouvert une crise que le pouvoir a résolue en famille.

Son fils, Mahamat Idriss Déby, général de trente-sept ans, a pris les rênes le jour même, à la tête d'un conseil militaire de transition, en suspendant la Constitution et en dissolvant le Parlement. Cette succession dynastique, dénoncée par l'opposition comme un coup d'État déguisé, devait n'ouvrir qu'une transition de dix-huit mois. Elle en a duré près de trois. La répression d'une manifestation, en octobre 2022, a fait des dizaines de morts dans les rues de N'Djamena, endeuillant une jeunesse qui réclamait un retour rapide aux civils. Puis, en mai 2024, une élection présidentielle a scellé le maintien de la famille au pouvoir : Mahamat Déby, crédité de plus de 60 % des voix, a été déclaré vainqueur dès le premier tour, au terme d'un scrutin que les organisations de défense des droits humains ont jugé ni libre ni équitable et que son principal rival contestait.

Fort de cette légitimité proclamée, le nouveau président a entrepris de redéfinir les alliances du pays. La rupture militaire avec la France s'inscrit dans un mouvement plus large de désengagement occidental au Sahel, où Paris a perdu coup sur coup ses points d'appui après les coups d'État militaires survenus à Bamako, à Ouagadougou et à Niamey. Le rejet de l'ancienne puissance coloniale, alimenté par des décennies de ressentiment et une intense bataille d'influence sur les réseaux sociaux, a gagné une opinion tchadienne où beaucoup n'ont jamais compris pourquoi des soldats étrangers stationnaient sur leur sol. N'Djamena s'est rapproché d'autres partenaires, courtisant les pétromonarchies du Golfe, la Russie et la Chine, tout en cherchant à ne pas se couper totalement de l'Occident. Le pétrole, exploité dans le sud depuis le début des années 2000 et exporté par un oléoduc vers le Cameroun, demeure la principale ressource d'exportation, sans avoir sorti le pays de la pauvreté : le Tchad reste l'un des États les moins développés de la planète.

Le retrait français n'a pourtant pas tourné la page aussi nettement que les discours le laissaient croire. Au début de 2026, des informations sur le retour discret d'officiers français, dans un cadre de coopération, ont relancé le débat sur la souveraineté et exposé les ambiguïtés d'une relation que ni Paris ni N'Djamena ne semblent vouloir rompre tout à fait. Le pays demeure en première ligne face aux crises régionales : les attaques du groupe Boko Haram autour du lac Tchad, l'afflux de centaines de milliers de réfugiés fuyant la guerre au Soudan voisin, et une pression sécuritaire permanente sur des frontières impossibles à contrôler.

Au pouvoir, la même famille, le même appareil sécuritaire, la même dépendance à l'égard d'une armée qui reste l'ossature de l'État. Autour, un environnement régional en recomposition, où les puissances anciennes reculent et où de nouvelles avancent. Le Tchad avance seul, ou presque, sur une ligne de crête. Sur la base de Kossei, désormais rendue aux forces tchadiennes, les hangars vidés par le départ français attendent de savoir quel drapeau, demain, viendra s'y installer.