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MEMOIRE D'URNES

7 septembre 2013 : Australie, le jour où les travaillistes ont payé leurs guerres intestines

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Le 7 septembre 2013 au soir, à Brisbane, Kevin Rudd est monté sur scène pour reconnaître sa défaite avant même que le dernier bureau de vote de l'ouest du continent n'ait fermé. Le Premier ministre travailliste sortant venait de perdre les élections fédérales, et il le savait depuis des semaines. « J'ai donné tout ce que j'avais », a-t-il lancé à ses partisans, avant d'annoncer qu'il renonçait à diriger le Parti travailliste. À l'autre bout du pays, à Sydney, Tony Abbott savourait une victoire que les sondages annonçaient depuis des mois.

Le verdict des urnes ne laissait aucune place au doute. La coalition libérale-nationale conduite par Abbott a raflé 90 des 150 sièges de la Chambre des représentants, contre 55 pour les travaillistes. En voix, l'écart après report des préférences avoisinait 53,5 % pour la coalition, l'un des reculs les plus sévères essuyés par le Labor depuis des décennies. Abbott, avocat catholique conservateur, ancien séminariste devenu champion de boxe universitaire puis journaliste, prêtait serment comme vingt-huitième Premier ministre d'Australie le 18 septembre suivant. Il mettait fin à six années de pouvoir travailliste.

Ce que les électeurs sanctionnaient, ce jour-là, dépassait le bilan d'un gouvernement. Ils punissaient un feuilleton. Pendant trois ans, le Parti travailliste s'était déchiré dans une querelle de personnes d'une rare brutalité. En juin 2010, Julia Gillard avait renversé Kevin Rudd lors d'un vote interne, devenant la première femme à diriger le gouvernement australien. Rudd, humilié, n'avait jamais désarmé. En juin 2013, à trois mois du scrutin et voyant venir la déroute, les députés travaillistes avaient rappelé Rudd et écarté Gillard par 57 voix contre 45. Le pays avait ainsi assisté, en trois ans, à un renversement, puis au renversement du renversement.

Rudd espérait limiter les dégâts en reprenant la barre. Il redonna un peu de couleur aux sondages, sans jamais combler l'écart. Les Australiens avaient retenu une image, celle d'un parti plus occupé de lui-même que du pays. Abbott, lui, avait mené une campagne d'une simplicité redoutable, résumée en quelques slogans martelés sans relâche. Il promettait de supprimer la taxe carbone instaurée par Gillard, de rétablir l'équilibre budgétaire et d'« arrêter les bateaux », référence aux embarcations de demandeurs d'asile que sa formation présentait comme une crise nationale. « Axe the tax », supprimer la taxe : la formule résumait à elle seule un programme conçu pour tenir sur une pancarte.

Une fois installé à Canberra, Abbott tint parole sur la taxe carbone, abrogée dès l'été 2014, et durcit la politique migratoire jusqu'à refouler en mer les navires interceptés. Sa popularité s'effondra pourtant vite, minée par un budget d'austérité jugé injuste et par des décisions déroutantes, dont celle de rétablir les titres de chevalier et de dame, puis d'en décerner un au prince Philip, époux de la reine, un choix tourné en dérision jusque dans son propre camp. En septembre 2015, deux ans presque jour pour jour après son triomphe, Abbott était à son tour renversé par un vote interne, victime de la mécanique même qui avait emporté les travaillistes. Malcolm Turnbull lui succédait.

La coalition allait pourtant se maintenir au pouvoir près de neuf ans, à travers les mandats successifs de Turnbull puis de Scott Morrison, avant que les travaillistes ne reprennent enfin la main. En mai 2022, Anthony Albanese ramenait le Labor au gouvernement. Trois ans plus tard, en mai 2025, il était largement réélu, s'offrant une majorité renforcée quand ses adversaires conservateurs, eux, se retrouvaient à leur tour fragilisés et privés de chef en exercice reconduit. Le balancier de la politique australienne avait fini par revenir vers ceux que la nuit du 7 septembre 2013 avait laissés à terre.

Le scrutin de 2013 reste, dans la mémoire politique du pays, moins la victoire d'un homme que l'illustration d'une loi non écrite du régime parlementaire de Canberra. Là, un Premier ministre ne tient qu'aussi longtemps que son groupe le soutient, et un chef peut être défait entre deux élections par une poignée de ses propres députés réunis en salle de réunion. Rudd en avait fait la démonstration en tombant, en revenant, puis en retombant. Abbott, son vainqueur de 2013, allait l'éprouver deux ans plus tard.

Ce soir-là, à Brisbane, Kevin Rudd avait glissé une phrase que ses adversaires eux-mêmes reconnurent comme juste. Il souhaitait à Tony Abbott, disait-il, de réussir là où le pays en avait besoin. Le vainqueur, prudent, promettait pour sa part un gouvernement « sans surprises et sans excuses ». Il en connut beaucoup des premières, et dut présenter plus d'une des secondes. Aucun des deux hommes ne siégeait encore au Parlement lorsque, douze ans plus tard, les travaillistes renouaient avec les grandes majorités.