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MEMOIRE D'URNES

8 septembre 1946 : Bulgarie, le référendum qui a chassé un roi de neuf ans

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Le 16 septembre 1946, un garçon de neuf ans quittait Sofia par le train, sa mère à ses côtés, sans savoir qu'il ne reverrait pas son pays avant un demi-siècle. Siméon II était encore, sur le papier, tsar des Bulgares. Huit jours plus tôt, ses sujets avaient voté, et le trône sur lequel l'enfant avait été assis à la mort de son père n'existait déjà plus. Le 8 septembre 1946, la Bulgarie s'était prononcée par référendum pour l'abolition de la monarchie et la proclamation de la république.

Les chiffres officiels furent écrasants. Sur près de 4,1 millions de bulletins, 3 833 183 se portèrent en faveur de la république, soit 95,63 %, contre 175 231 pour le maintien de la monarchie, 4,37 %. La participation atteignit 91,65 %. Le 15 septembre, l'Assemblée déclarait la République populaire de Bulgarie, mettant un terme à soixante-huit ans de monarchie, née de la principauté arrachée à l'Empire ottoman en 1878 puis érigée en royaume en 1908. Le lendemain, le jeune Siméon et la reine mère Giovanna, princesse d'Italie, prenaient le chemin de l'exil.

Derrière l'ampleur du résultat, la réalité du scrutin était tout autre. La Bulgarie de 1946 vivait sous occupation militaire soviétique. L'Armée rouge y stationnait depuis 1944, et le pouvoir réel appartenait au Front de la patrie, coalition dominée par les communistes. Les partis d'opposition avaient été muselés, la presse contrôlée, et les historiens s'accordent aujourd'hui à considérer que la consultation se déroula dans des conditions qui interdisent d'y voir l'expression libre d'un peuple. Le sentiment républicain existait bel et bien dans une partie de la population, lassée d'une dynastie qui avait engagé le pays aux côtés de l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais un score de 95 % ne se lit pas comme un verdict démocratique. Il se lit comme la signature d'un régime en train de verrouiller le pays.

La monarchie que l'on enterrait ainsi portait une lourde ardoise. Boris III, père de Siméon, avait rangé la Bulgarie dans le camp de l'Axe en 1941, tout en refusant d'envoyer ses troupes contre l'Union soviétique et en freinant la déportation des juifs bulgares, une singularité qui a préservé la mémoire de ces années d'une part d'honneur. Sa mort soudaine, en août 1943, au retour d'une entrevue avec Hitler, avait laissé le trône à un enfant et le pouvoir à un conseil de régence. Trois de ces régents, dont un oncle du jeune roi, furent fusillés en février 1945 après un procès expéditif du nouveau régime. La couronne, en 1946, ne pesait plus rien.

Georgi Dimitrov, figure historique du communisme international revenue de Moscou, allait présider aux destinées de la nouvelle république et l'arrimer au bloc soviétique pour plus de quarante ans. La Bulgarie devint l'un des alliés les plus fidèles de l'URSS, jusqu'à la chute du mur et l'effondrement du régime en 1989. Le référendum de 1946 avait scellé bien davantage que le sort d'une famille : il avait fait basculer un pays entier dans une orbite dont il ne sortirait qu'à la toute fin du XXe siècle.

L'histoire, pourtant, réservait à l'enfant du train un épilogue que nul n'aurait osé écrire. Devenu homme d'affaires en exil, longtemps installé en Espagne, Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha revint en Bulgarie en 1996, un demi-siècle après son départ. Cinq ans plus tard, il fonda un parti et remporta les législatives de 2001. En juillet de cette année-là, l'ancien roi de neuf ans devenait Premier ministre de la République de Bulgarie, cas unique d'un monarque déchu revenu au sommet du pouvoir par la voie des urnes. Il gouverna jusqu'en 2005, puis se retira peu à peu de la vie publique. Né le 16 juin 1937, il a fêté ses quatre-vingt-neuf ans cette année.

La république née dans l'ombre des chars soviétiques a, elle aussi, changé de camp. Membre de l'Union européenne depuis 2007, la Bulgarie franchit cette année une étape que les architectes du référendum de 1946 auraient jugée inconcevable. Le 1er janvier 2026, elle a adopté l'euro, devenant le vingtième État de la monnaie unique européenne. Le pays qui avait été arrimé de force à Moscou tient désormais sa place au cœur de l'Occident économique.

Le lev bulgare, monnaie nationale depuis 1881, sous le règne du premier prince de la dynastie que 1946 renversa, a ainsi vécu ses derniers mois de cours légal. Une continuité de près d'un siècle et demi s'achevait, huit décennies après le vote qui avait renvoyé un enfant à la gare de Sofia. À Vrana, dans sa résidence proche de la capitale, l'ancien tsar devenu simple citoyen d'une république entrée dans l'euro pouvait mesurer le chemin parcouru.