Le 23 août 2026, à Doha, des négociateurs congolais et des représentants du mouvement AFC/M23 ont apposé leur signature au bas d'une feuille de route censée relancer des pourparlers de paix enlisés depuis des mois. Le document, salué par la médiation qatarienne, ne met fin à rien : il organise seulement la manière dont on continuera de parler. Dans l'est de la République démocratique du Congo, les armes, elles, ne se sont jamais tout à fait tues.
C'est par cette province meurtrie, le Kivu, que l'on entre le mieux dans la démesure congolaise. Le pays est un continent replié sur lui-même : plus de 2,3 millions de kilomètres carrés, la superficie de l'Europe occidentale, traversés par le fleuve Congo, deuxième du monde par son débit après l'Amazone. Autour de ce fleuve s'étend la plus grande forêt tropicale d'Afrique, un poumon planétaire que les climatologues surveillent avec la même inquiétude que l'Amazonie. Environ cent millions d'habitants y vivent, ce qui fait de la RDC le pays francophone le plus peuplé de la planète, devant la France elle-même.
Sous ce sol repose une part du destin technologique du siècle. La RDC fournit environ 70 % du cobalt mondial, métal indispensable aux batteries des voitures électriques et des téléphones. Le coltan, le cuivre, l'or, les diamants complètent un inventaire qui a valu au pays une réputation ambiguë, celle d'un scandale géologique. Car cette abondance n'a jamais nourri ses habitants. Le Congo compte parmi les nations les plus pauvres du monde, et la coïncidence entre la richesse du sous-sol et la misère de la surface résume à elle seule son histoire.
Cette histoire commence dans la violence de la possession. À la fin du XIXe siècle, le roi des Belges Léopold II s'attribue le territoire à titre personnel et en fait l'État indépendant du Congo, une entreprise d'extraction du caoutchouc dont la brutalité, mains coupées et villages rançonnés, provoqua l'une des premières campagnes internationales pour les droits humains. La Belgique reprit la colonie en 1908. L'indépendance, en 1960, s'ouvrit sur le chaos : sécession du Katanga minier, assassinat du premier chef de gouvernement Patrice Lumumba, puis la longue dictature de Mobutu Sese Seko, qui rebaptisa le pays Zaïre et le pilla pendant trois décennies.
La chute de Mobutu, en 1997, n'apporta pas la paix mais la guerre. Le conflit qui suivit, souvent appelé la première guerre mondiale africaine, impliqua près d'une dizaine d'armées voisines et fit, selon les estimations les plus citées, plusieurs millions de morts, en grande partie de faim et de maladie. Laurent-Désiré Kabila, arrivé au pouvoir par les armes, fut abattu par un garde du corps en 2001. Son fils Joseph lui succéda et gouverna dix-huit ans. En 2019, Félix Tshisekedi accéda à la présidence lors de la première alternance jugée pacifique de l'histoire du pays, même si le scrutin fut contesté.
Tshisekedi, réélu en 2023, dirige aujourd'hui un État dont l'autorité s'arrête aux portes de ses provinces orientales. Là, le M23, un groupe armé que Kinshasa, l'ONU et plusieurs capitales occidentales accusent d'être soutenu par le Rwanda voisin, a repris l'offensive à partir de fin 2024. Au début de 2025, ses combattants sont entrés dans Goma puis dans Bukavu, deux capitales provinciales, provoquant une crise humanitaire massive et des centaines de milliers de déplacés. Kigali dément tout engagement direct et invoque sa sécurité face à des groupes hostiles réfugiés au Congo.
La diplomatie s'est emparée du dossier. En décembre 2025, sous l'égide de Washington, Félix Tshisekedi et le président rwandais Paul Kagame ont entériné un accord de paix censé ouvrir la voie à un retrait des forces et à une coopération économique, notamment autour des fameux minerais. En parallèle, le Qatar a lancé à Doha des discussions directes entre Kinshasa et le M23. La feuille de route du 23 août 2026 en est le dernier produit. Sur le terrain, les habitants de Goma attendent de voir. Beaucoup ont appris à se méfier des signatures : le Congo en a collectionné, sans que la guerre du Kivu ne cesse jamais vraiment.
Ce décalage entre les palais et les collines est peut-être la clé du pays. La RDC dispose d'un potentiel hydroélectrique parmi les plus élevés au monde, avec le site d'Inga sur le fleuve, capable en théorie d'alimenter une bonne partie du continent. Elle possède des terres agricoles qui pourraient nourrir des centaines de millions de personnes. Elle abrite une jeunesse nombreuse, débrouillarde, connectée, une scène musicale et artistique qui rayonne bien au-delà de ses frontières. Et pourtant, l'électricité manque à la majorité, les routes reliant les grandes villes sont rares, et l'État peine à percevoir l'impôt comme à payer ses fonctionnaires.
La guerre de l'est n'est pas qu'une affaire de cartes et de tranchées. Elle nourrit l'une des plus vastes crises de déplacement au monde : des millions de Congolais ont fui leurs villages ces dernières années, entassés dans des camps de fortune autour de Goma où l'eau, la nourriture et les soins manquent. Les agences humanitaires alertent régulièrement sur des violences sexuelles employées comme arme et sur des épidémies qui se propagent dans la promiscuité. Les minerais extraits de ces provinces, eux, prennent la route des ports d'Afrique de l'Est puis des usines d'Asie, où ils finissent dans des objets que le monde entier tient dans sa poche.
Les grandes puissances, elles, ont recommencé à regarder Kinshasa avec attention. La rivalité entre la Chine, très implantée dans le secteur minier congolais, et les États-Unis, désireux de sécuriser leur approvisionnement en métaux stratégiques, se joue en partie sur ce territoire. L'accord parrainé par Washington en 2025 mêlait d'ailleurs explicitement paix et affaires. Pour de nombreux Congolais, cette convoitise n'a rien de nouveau : depuis Léopold II, leur sol intéresse le monde davantage que leur sort.
Reste une question que la feuille de route de Doha n'a pas tranchée, celle du calendrier. Aucune date ferme n'a été fixée pour un cessez-le-feu définitif ni pour le retour des déplacés. À Goma, les marchés rouvrent entre deux alertes, les écoles fonctionnent par intermittence, et l'on continue de compter les morts par petits nombres qui n'atteignent jamais les grands titres. Le géant est toujours debout. Il n'a simplement jamais cessé de saigner par l'est.