Au soir du 9 septembre 2018, les responsables des grands partis suédois montèrent l'un après l'autre à la tribune pour revendiquer une victoire qu'aucun n'avait remportée. Le Riksdag, l'assemblée de trois cent quarante-neuf sièges, sortait des urnes coupé en trois, sans majorité possible pour le bloc de gauche comme pour celui de droite. Entre les deux, une formation que tous s'étaient juré de tenir à l'écart venait de réaliser son meilleur score : les Démocrates de Suède, parti né dans les marges nationalistes des années 1980.
Le décompte disait l'impasse. Les sociaux-démocrates du Premier ministre Stefan Löfven restaient la première force du pays avec 113 sièges et 28,3 % des voix, mais signaient l'un de leurs plus mauvais résultats depuis un siècle. Les Modérés, principale formation de droite, obtenaient 84 sièges. Les Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson en décrochaient 49, avec près de 17,5 % des suffrages, se hissant au rang de troisième parti du royaume. Ni la coalition rouge-verte au pouvoir ni l'Alliance de centre droit ne réunissaient les 175 sièges d'une majorité. La clé du Parlement se trouvait désormais entre les mains du parti que personne ne voulait toucher.
Là résidait le nœud suédois. Depuis des années, l'ensemble des formations établies, de la gauche aux conservateurs, appliquaient aux Démocrates de Suède un veto absolu, refusant toute coopération, toute négociation, tout appui parlementaire. Ce cordon sanitaire tenait à l'histoire du parti, à ses origines liées à des mouvances d'extrême droite, et à un discours centré sur l'immigration que la Suède, longtemps fière de son modèle d'accueil, jugeait incompatible avec ses valeurs. Mais un parti qui pèse un cinquième des voix ne s'ignore pas indéfiniment sans paralyser un système parlementaire tout entier.
La démonstration fut spectaculaire. Le 25 septembre, deux semaines après le scrutin, Stefan Löfven perdait un vote de confiance et se retrouvait chef d'un gouvernement démissionnaire. S'ouvrait alors la plus longue crise de formation de l'histoire moderne du pays. Le chef des Modérés, Ulf Kristersson, échoua à réunir une majorité en novembre. Löfven, à son tour, buta sur un vote en décembre. Pendant plus de quatre mois, la Suède vécut sans gouvernement de plein exercice, expédiant les affaires courantes tandis que les états-majors cherchaient une combinaison qui n'imposât pas de dépendre des Démocrates de Suède.
La sortie de crise vint d'un compromis laborieux. Le 11 janvier 2019, un accord réunissait les sociaux-démocrates, les Verts, le Centre et les Libéraux, ces deux derniers venus de la droite acceptant de soutenir un Premier ministre de gauche pour barrer la route aux nationalistes. La gauche radicale s'engageait à s'abstenir. Le 18 janvier, Stefan Löfven était réélu à la tête d'un gouvernement minoritaire ne disposant que d'une base étroite au Parlement. Le cordon sanitaire avait tenu, mais au prix d'alliances contre nature qui allaient s'avérer instables.
Ce qui s'était joué en 2018 n'était pas un accident. C'était l'annonce d'un basculement. Aux élections suivantes, en 2022, les Démocrates de Suède devançaient les Modérés et devenaient la deuxième force du pays. Ulf Kristersson accédait alors à la primature, mais à une condition que 2018 rendait déjà lisible : il gouvernait grâce au soutien parlementaire des Démocrates de Suède, scellé dans un accord signé au château de Tidö. Le parti tenu à distance quatre ans plus tôt était devenu le pivot de la majorité de droite, sans entrer au gouvernement, mais en dictant une partie de son programme, à commencer par un durcissement sans précédent de la politique migratoire.
L'histoire n'en est pas restée là. Au printemps 2026, Ulf Kristersson a franchi le pas que la classe politique suédoise s'était longtemps interdit : il s'est dit prêt à former une coalition majoritaire incluant des ministres des Démocrates de Suède. La digue érigée dans la nuit du 9 septembre 2018 n'était plus qu'un souvenir. Le parti qui devait rester aux portes du pouvoir s'apprêtait à y entrer par la grande porte, avec des maroquins et des sièges au conseil des ministres.
Les Suédois retournent aux urnes dans quelques jours, le 13 septembre 2026, pour renouveler les trois cent quarante-neuf députés du Riksdag. Le scrutin dira si les électeurs valident ce nouveau paysage ou s'ils cherchent à en dessiner un autre. Une chose est acquise : la question qui avait tétanisé la nuit de 2018, faut-il parler ou non aux Démocrates de Suède, ne se pose plus dans les mêmes termes. Elle a été tranchée par les faits, année après année, jusqu'à ce que le veto d'hier devienne l'attelage d'aujourd'hui. Jimmie Åkesson, lui, dirige toujours son parti, patiemment installé au centre du jeu qu'il regardait de loin il y a huit ans.