Le résultat tenait en deux chiffres, et l'écart entre eux avait quelque chose de vertigineux. Le 10 septembre 1967, appelés à choisir entre le maintien du lien avec le Royaume-Uni et le passage sous souveraineté espagnole, les habitants de Gibraltar avaient tranché par 12 138 voix contre 44. Cinquante-cinq bulletins avaient été déclarés nuls. La participation frôlait les 96 %. Sur un rocher de moins de sept kilomètres carrés accroché à la pointe sud de l'Espagne, quarante-quatre personnes seulement avaient accepté de devenir espagnoles.
Le référendum n'était pas né du hasard. Depuis le début des années 1960, l'Espagne de Franco réclamait avec insistance la restitution de ce territoire cédé à la Couronne britannique par le traité d'Utrecht de 1713. Madrid avait porté l'affaire devant les Nations unies, où la vague de décolonisation trouvait un écho favorable. L'Assemblée générale avait adopté des résolutions invitant Londres et Madrid à négocier l'avenir de Gibraltar, sans jamais consulter ceux qui y vivaient. C'est précisément pour donner la parole à ces derniers que le gouvernement britannique organisa le scrutin de 1967, contre l'avis de l'Espagne et sans l'aval des Nations unies, qui refusèrent d'y voir un exercice légitime d'autodétermination.
La question posée aux électeurs était nette. Ils devaient dire s'ils souhaitaient passer sous souveraineté espagnole selon les termes proposés par Madrid, ou conserver leur lien avec le Royaume-Uni tout en accédant à des institutions locales élargies. La réponse, elle, fut sans appel. Les Gibraltariens, population née du brassage de marchands génois, de Maltais, de juifs séfarades, d'Espagnols et de Britanniques, refusaient massivement d'être rattachés à la dictature qui les jouxtait. Ils n'exprimaient pas seulement une préférence de drapeau. Ils rejetaient le régime autoritaire de Franco et revendiquaient une identité propre, forgée au fil de deux siècles et demi de vie sous pavillon britannique.
Franco encaissa mal l'affront. Le dictateur espagnol répondit par l'étranglement. Après des mesures de restriction croissantes, la frontière terrestre entre l'Espagne et Gibraltar fut totalement fermée en juin 1969. Les grilles de La Línea se refermèrent sur des familles séparées de part et d'autre de la ligne, sur des travailleurs espagnols privés de leur emploi sur le Rocher, sur toute une économie transfrontalière brutalement interrompue. Cette clôture allait durer. Il fallut attendre la mort de Franco, la transition démocratique espagnole, puis l'entrée de l'Espagne dans la Communauté européenne, pour que la frontière rouvre partiellement en 1982 et pleinement en 1985. Seize ans de mur, en réponse à quarante-quatre bulletins.
Le vote de 1967 laissa une empreinte durable sur l'identité du territoire. Sa date, le 10 septembre, est devenue le jour national de Gibraltar, célébré chaque année d'un océan de drapeaux rouge et blanc et d'une population vêtue aux couleurs du Rocher. En 1969, une nouvelle constitution consacra le principe qui allait devenir l'article de foi des Gibraltariens : aucun transfert de souveraineté ne pourrait intervenir contre la volonté librement exprimée de leurs habitants. Ce principe fut réaffirmé avec la même force en 2002, lorsqu'un second référendum rejeta à plus de 98 % un projet de souveraineté partagée entre Londres et Madrid.
Le paradoxe de cette histoire, c'est que le Rocher n'a jamais cessé de dépendre de la frontière qu'il avait refusé de voir effacer par l'annexion. Des milliers de travailleurs la franchissent chaque jour, l'économie locale vit du va-et-vient avec l'arrière-pays andalou, et la question du passage est redevenue centrale après le référendum britannique de 2016 sur la sortie de l'Union européenne. Gibraltar, qui avait voté à 96 % pour rester dans l'Union, se retrouvait arraché à Bruxelles par une décision prise à Londres, tout en restant collé à un voisin, l'Espagne, demeuré membre.
La sortie de cette impasse a été signée cet été. Le 14 juillet 2026, après des années de tractations et une validation des Vingt-Sept au printemps, un traité entre le Royaume-Uni, l'Union européenne et l'Espagne a mis fin aux contrôles à la frontière terrestre de Gibraltar. Ce que la presse a surnommé « le dernier mur d'Europe occidentale » disparaissait, non par annexion, mais par accord. Le Rocher intègre l'espace de libre circulation européen, ses contrôles étant reportés au port et à l'aéroport, tout en conservant sa souveraineté britannique. La ligne qui avait été fermée par colère en 1969 s'ouvrait par la négociation en 2026.
Les Gibraltariens fêtent leur jour national ce 10 septembre, cinquante-neuf ans après les 12 138 voix. Le résultat de 1967 n'a jamais été remis en cause, ni par le temps, ni par les traités. Ce qui a changé, c'est que la frontière, longtemps vécue comme une menace, est enfin devenue une simple ligne que l'on traverse sans s'arrêter. Les quarante-quatre partisans de l'Espagne n'ont, eux, jamais eu de descendance politique sur le Rocher.