Le 7 septembre 2025, Irfaan Ali a prêté serment pour un second mandat de président du Guyana, fort de 55 % des voix. Cinq ans plus tôt, il héritait d'un pays pauvre et discret. Il gouverne désormais l'une des économies qui croissent le plus vite au monde.
Le Guyana est une anomalie sur la carte. Coincé sur l'épaule nord-est de l'Amérique du Sud, entre le Venezuela, le Brésil et le Suriname, c'est le seul pays anglophone du sous-continent. Sa population, environ 800 000 habitants, tiendrait dans un arrondissement de grande ville. Culturellement, il regarde vers les Caraïbes plus que vers l'Amérique latine : il appartient à la Communauté caribéenne, le cricket y est roi, et son histoire est celle des Antilles, faite de plantations, d'esclavage et d'immigration forcée.
Georgetown, la capitale, s'étire sous le niveau de la mer, protégée par une digue héritée des ingénieurs néerlandais qui aménagèrent la côte avant que les Britanniques ne fassent de la région la Guyane britannique. La canne à sucre, le riz, la bauxite et l'or ont longtemps constitué l'ossature d'une économie modeste. La société, elle, s'est structurée autour d'une fracture démographique née de la colonisation : aux descendants d'esclaves africains se sont ajoutés, au XIXe siècle, des travailleurs sous contrat venus d'Inde, dont les descendants forment aujourd'hui le groupe le plus nombreux. Cette dualité, Indo-Guyaniens et Afro-Guyaniens, irrigue encore toute la vie politique.
L'indépendance, obtenue de Londres en 1966, fut suivie d'années difficiles. La figure de Forbes Burnham, dirigeant socialiste autoritaire, marqua une longue période d'économie dirigée et d'isolement. Son rival Cheddi Jagan, héros de la gauche indo-guyanienne, incarnait l'autre moitié du pays. De cette rivalité fondatrice est né un paysage partisan où l'appartenance ethnique et le vote se confondent largement, le Parti progressiste du peuple d'Irfaan Ali s'appuyant surtout sur l'électorat indo-guyanien.
Tout a basculé en 2015. Cette année-là, un consortium mené par le géant américain ExxonMobil annonce la découverte d'un gisement pétrolier colossal au large des côtes, dans un bloc baptisé Stabroek. La production a démarré fin 2019. Elle n'a cessé d'accélérer depuis. En novembre 2025, ExxonMobil annonçait avoir franchi la barre des 900 000 barils par jour, un chiffre qui projette ce minuscule pays parmi les producteurs qui comptent, et l'agence américaine d'information sur l'énergie le range désormais parmi les principaux moteurs de la croissance de l'offre mondiale de brut.
Les effets sur l'économie tiennent du vertige. Le produit intérieur brut du Guyana a plusieurs fois affiché des taux de croissance à deux chiffres, parfois supérieurs à quarante pour cent sur une seule année, du jamais-vu. Georgetown se hérisse de grues, les hôtels affichent complet, les prix de l'immobilier s'envolent. L'État a créé un fonds souverain pour engranger la manne et tente de financer routes, hôpitaux et écoles. Mais la richesse arrive plus vite que les institutions capables de l'encadrer, et les économistes redoutent le classique mal hollandais, cette maladie des pays qui, gorgés de pétrodollars, laissent dépérir leurs autres secteurs.
Sur cette prospérité soudaine plane l'ombre du voisin. Le Venezuela revendique l'Essequibo, une vaste région forestière qui représente environ les deux tiers du territoire guyanien et abrite une partie des eaux pétrolifères. Le litige est ancien : une sentence arbitrale de 1899 avait attribué la zone à la Guyane britannique, mais Caracas conteste cette décision depuis les années 1960. La découverte du pétrole a ravivé la querelle. En décembre 2023, le président vénézuélien Nicolás Maduro a organisé un référendum revendiquant l'annexion de l'Essequibo, avant d'annoncer la création d'une prétendue province. Georgetown a saisi la Cour internationale de justice, qui a appelé les deux parties à s'abstenir de toute escalade.
La tension n'est jamais retombée tout à fait. La présidentielle de 2025 s'est déroulée sur fond d'incidents à la frontière et de rhétorique guerrière venue de Caracas. Irfaan Ali a fait campagne en promettant de défendre chaque centimètre de l'Essequibo, tout en cherchant l'appui de Washington et de ses voisins. Les États-Unis, actionnaires de fait à travers ExxonMobil et soucieux de sécuriser un approvisionnement proche de leurs côtes, ont multiplié les signes de soutien. Le Guyana, longtemps ignoré, se retrouve au centre d'un jeu qui le dépasse.
Il y a aussi un paradoxe écologique au cœur du miracle guyanien. Le pays reste couvert à plus de quatre-vingts pour cent par la forêt tropicale, un couvert quasi intact qui en fait l'un des grands puits de carbone de la planète, salué dans les enceintes climatiques internationales. Or c'est ce même pays qui mise désormais toute sa prospérité sur l'extraction d'hydrocarbures en pleine transition énergétique mondiale. Georgetown assume la contradiction et plaide qu'un État pauvre a le droit d'exploiter ses ressources quand d'autres l'ont fait avant lui. Sa capitale, bâtie sous le niveau de la mer, figure pourtant parmi les villes les plus menacées au monde par la montée des eaux.
Reste le pari intérieur, plus discret mais décisif. Le pétrole a fait entrer des milliards dans les caisses d'un pays où une partie de la population vit encore modestement. La question qui hante Georgetown est celle qu'ont affrontée tant de nations pétrolières avant elle : la rente servira-t-elle à bâtir des écoles et des digues, ou à nourrir la corruption et les inégalités ? Irfaan Ali répète qu'il veut faire du Guyana un modèle de développement partagé. Ses détracteurs rappellent que les contrats signés avec ExxonMobil, jugés très favorables aux compagnies, engagent le pays pour des décennies.
Sur la côte, les anciens se souviennent d'un temps où l'on quittait le Guyana pour trouver du travail à New York ou à Toronto. Aujourd'hui, des ingénieurs reviennent, des Vénézuéliens franchissent la frontière en quête d'emploi, et le trafic paralyse une capitale qui n'avait pas prévu tant de voitures. La production, elle, doit encore grimper : ExxonMobil vise de nouveaux paliers et de nouvelles plateformes au large de l'Essequibo, cette région même que réclame le voisin. Le brut continue de couler. La frontière, elle, reste une ligne que personne, à Georgetown, ne considère comme définitivement tracée.