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MEMOIRE D'URNES

11 septembre 2005 : Japon, Koizumi joue tout sur une lettre

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Le 8 août 2005, la chambre haute du Parlement japonais rejetait le projet de loi auquel Junichiro Koizumi avait suspendu son destin politique : la privatisation de la Poste. Trente élus de son propre camp avaient voté contre ou s'étaient abstenus. Un autre Premier ministre aurait négocié, amendé, temporisé. Koizumi, lui, dissolut la chambre basse dans la foulée, transforma des législatives ordinaires en plébiscite sur une seule question et lança à ses adversaires internes un défi resté célèbre. Le 11 septembre, les électeurs lui donnèrent raison au-delà de tout ce qu'il avait osé espérer.

Le Parti libéral-démocrate remporta 296 des 480 sièges de la Chambre des représentants, son meilleur résultat depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec les 31 sièges de son allié, le K?meit?, la coalition gouvernementale dépassait les 327 élus, franchissant le seuil des deux tiers qui permet de passer outre les blocages de la chambre haute. La participation grimpa à 67,5 %, en forte hausse, signe qu'un scrutin d'ordinaire technique avait passionné le pays. Koizumi avait misé sa carrière sur un guichet postal. Il avait gagné le gros lot.

L'affaire pouvait paraître obscure vue de l'étranger. La Poste japonaise n'était pas qu'un distributeur de courrier. Adossée à un système d'épargne et d'assurance, elle constituait la plus grande institution financière du monde par les dépôts qu'elle gérait, un colosse dont les fonds irriguaient depuis des décennies les travaux publics et les circuits de la politique. La réformer, c'était toucher au cœur du système, aux réseaux de clientèle, aux équilibres qui faisaient tenir le Parti libéral-démocrate lui-même. Koizumi en avait fait le symbole de tout ce qu'il voulait changer dans un Japon englué depuis les années 1990 dans la stagnation et la défiance envers sa classe dirigeante.

Sa méthode fut d'une brutalité assumée. Aux 37 députés de son parti qui avaient voté contre la privatisation, il retira l'investiture. Puis il envoya contre eux, dans leurs propres circonscriptions, des candidats triés sur le volet, que la presse surnomma aussitôt les « assassins ». Des femmes en nombre inhabituel, des personnalités venues du monde de l'entreprise, des visages neufs opposés aux barons rebelles : la manœuvre transformait chaque duel local en épreuve de loyauté envers le chef. Le procédé était spectaculaire, presque théâtral, et il fit de la campagne un feuilleton national suivi soir après soir. Koizumi, crinière argentée et goût affiché pour le hard rock, incarnait une rupture de style autant que de fond dans un paysage politique réputé gris et feutré.

Le pari reposait sur une conviction. Koizumi pensait que les Japonais, par-dessus la tête des appareils, comprendraient un message simple : voter pour lui, c'était voter pour la réforme contre les conservatismes, pour le mouvement contre l'immobilisme. Il réduisit délibérément l'élection à ce choix binaire, refusant de la laisser se disperser dans les débats habituels. « Cette élection porte sur une seule question, répétait-il, êtes-vous pour ou contre la privatisation de la Poste ? » La clarté de la formule, adossée à sa popularité personnelle, balaya les nuances et les prudences.

La victoire acquise, la loi de privatisation fut adoptée en octobre 2005, quelques semaines après le triomphe électoral. Le démantèlement du géant postal fut engagé, étalé sur une décennie, plus lent et plus heurté que le slogan de campagne ne l'avait laissé croire. Koizumi, fidèle à sa parole, quitta le pouvoir en 2006 au terme de son mandat à la tête du parti, laissant la place à Shinzo Abe. Il aura été l'un des rares Premiers ministres japonais de l'ère moderne à durer plus de cinq ans, dans un pays habitué à changer de chef de gouvernement presque chaque année.

Deux décennies plus tard, le Parti libéral-démocrate domine toujours la vie politique japonaise, mais son visage a changé. Depuis l'automne 2025, le pays est dirigé pour la première fois de son histoire par une femme, Sanae Takaichi, conservatrice revendiquée et héritière assumée de la ligne d'Abe. Comme Koizumi en son temps, elle a très vite cherché la légitimité des urnes : dès le mois de janvier 2026, elle a provoqué la dissolution de la chambre basse et convoqué des élections anticipées, misant sur sa popularité de début de mandat pour consolider sa majorité. La grammaire politique inventée à grands traits en 2005, celle du chef qui va chercher le pays contre son propre appareil, n'a rien perdu de son efficacité.

Junichiro Koizumi, retiré de la vie publique, a vu son fils Shinjiro faire carrière au sein du même parti. La Poste japonaise, elle, cotée en Bourse mais toujours largement contrôlée par l'État, n'est jamais devenue tout à fait l'entreprise privée que promettait la campagne. Le 11 septembre 2005 restera pourtant comme le jour où un homme a démontré qu'au Japon, un guichet pouvait faire tomber ou triompher un gouvernement, pourvu qu'on sût en faire une question posée au peuple entier.