Le problème avait la sécheresse d'une énigme mathématique, mais il faussait la démocratie d'une principauté entière. Jusqu'en 1987, quand les électeurs du Liechtenstein devaient départager une initiative populaire et un contre-projet du Parlement portant sur le même sujet, ils ne disposaient que d'une seule voix. Ceux qui voulaient une réforme se divisaient alors entre les deux textes, et il arrivait que ce partage laisse gagner le maintien pur et simple de l'ancien état des choses, alors même qu'une majorité souhaitait changer. Le 13 septembre 1987, les habitants de ce micro-État coincé entre la Suisse et l'Autriche votèrent pour en finir avec cette impasse.
La réforme dite du « double oui », Doppel-Ja en allemand, fut approuvée par 62,9 % des suffrages. Elle changeait la mécanique du vote lorsque deux propositions concurrentes figuraient sur le même bulletin. Désormais, l'électeur pouvait rejeter les deux, en approuver une seule, ou dire oui aux deux à la fois en indiquant, par une question subsidiaire, celle qu'il préférait si l'une et l'autre recueillaient une majorité. Le partisan du changement n'était plus contraint de sacrifier un texte pour en soutenir un autre. Il pouvait porter les deux, et laisser le décompte des préférences trancher entre eux.
Le mécanisme n'était pas une invention liechtensteinoise. La Suisse voisine adoptait la même année un système comparable pour ses votations fédérales, réglant un dilemme identique qui, à plusieurs reprises, avait fait capoter des réformes pourtant majoritaires dans le pays. Le Liechtenstein, dont la vie politique s'inspire de près du modèle helvétique et dont la monnaie est le franc suisse, transposait dans son ordre constitutionnel une solution éprouvée de l'autre côté du Rhin. Pour une principauté qui pratique la démocratie directe avec une intensité rare, corriger ce défaut de procédure n'avait rien d'anecdotique.
Car le Liechtenstein n'est pas un pays qui vote de loin en loin. Sur un territoire de cent soixante kilomètres carrés peuplé aujourd'hui d'environ quarante mille habitants, les citoyens sont appelés aux urnes plusieurs fois par an, sur des sujets que la plupart des démocraties réservent à leurs parlements. Le droit d'initiative et le référendum y sont des outils du quotidien politique, et la moindre imperfection de leur fonctionnement pèse lourd. En donnant aux électeurs la faculté du double oui, la réforme de 1987 rendait leur voix plus fidèle à leur intention réelle, et retirait au hasard des divisions une part du pouvoir qu'il exerçait sur les résultats.
Cette démocratie directe s'exerce pourtant sous un toit singulier. Le Liechtenstein demeure une monarchie où le prince conserve des prérogatives sans équivalent en Europe. En 2003, un référendum controversé avait même élargi les pouvoirs de Hans-Adam II, lui accordant notamment un droit de veto et la faculté de dissoudre le gouvernement, au terme d'un bras de fer où le souverain avait menacé de quitter le pays. Le peuple et le prince se partagent ainsi la souveraineté selon un équilibre mouvant, chacun disposant d'armes constitutionnelles réelles. Le double oui de 1987 relève du versant populaire de cet édifice : il affine l'instrument par lequel les citoyens font entendre leur volonté.
Près de quarante ans plus tard, cette machine à voter tourne à plein régime. En 2024, le Liechtenstein a soumis à ses citoyens une série impressionnante de consultations, sur l'installation obligatoire de panneaux photovoltaïques, sur l'élection directe des membres du gouvernement, sur le financement d'un nouvel hôpital, sur l'adhésion au Fonds monétaire international, sur la privatisation de la radio publique ou encore sur le régime des retraites. Certaines furent rejetées, d'autres approuvées. Aucune démocratie de cette taille ne consulte autant son peuple, ni sur une palette de sujets aussi large.
L'année suivante, la principauté renouvelait son Parlement. Le 9 février 2025, l'Union patriotique, l'une des deux grandes formations qui structurent la vie politique du pays depuis près d'un siècle, arrivait en tête. En avril, Brigitte Haas prenait la tête du gouvernement, devenant la première femme à diriger l'exécutif de l'histoire du Liechtenstein. Le petit État qui avait raffiné son droit de vote en 1987 continue d'ajuster ses institutions, sans jamais renoncer à l'habitude de tout soumettre à ses citoyens.
Le double oui n'a rien d'un souvenir figé dans les archives. Chaque fois qu'une initiative et un contre-projet se présentent ensemble aux électeurs de Vaduz, c'est la règle de 1987 qui s'applique, silencieuse et efficace, empêchant deux volontés de réforme de s'entre-tuer dans l'isoloir. Ce jour de septembre, une principauté de la taille d'une grande ville avait réglé un problème que de plus vastes démocraties peinent encore à résoudre : faire en sorte que le résultat d'un vote reflète vraiment ce que les votants ont voulu dire.