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FIDJI - ANNIVERSAIRE

Sitiveni Rabuka, le putschiste devenu pénitent

FIDJI - ANNIVERSAIRE Source : Facebook du PM

En 1987, il fit irruption au Parlement de Suva à la tête d'une poignée de soldats masqués et emmena le gouvernement sous la menace des armes. Près de quarante ans plus tard, le même homme dirige les Fidji, cette fois par les urnes, et s'emploie à raconter à une commission vérité comment il avait renversé la démocratie qu'il préside aujourd'hui. Sitiveni Ligamamada Rabuka porte sur ses épaules toute l'histoire tourmentée de son archipel. Il fête aujourd'hui ses 78 ans.

Né le 13 septembre 1948 à Nakobo, dans la province de Cakaudrove, sur la grande île de Vanua Levu, Rabuka grandit dans une famille fidjienne de condition modeste. L'armée sera son ascenseur social. Formé dans les écoles militaires néo-zélandaises, dont il sort diplômé en 1973, il complète son parcours à la prestigieuse académie de Sandhurst au Royaume-Uni, puis suit des formations supérieures au collège d'état-major des services de défense en Inde et à l'école interarmées australienne. Officier de terrain, il commande le bataillon fidjien engagé auprès des forces d'interposition au Liban puis dans le Sinaï, missions de maintien de la paix qui forgent sa réputation et le hissent au grade de colonel.

Le 14 mai 1987, l'histoire bascule. Aux élections, une coalition menée par les Fidjiens d'origine indienne, descendants des travailleurs sous contrat amenés par les Britanniques pour les plantations de canne à sucre, arrive au pouvoir. Rabuka y voit une menace pour la suprématie des Fidjiens autochtones. Il renverse le gouvernement élu dans un coup d'État militaire, le premier de l'histoire du pays. Quand les autorités tentent de rétablir la Constitution abrogée, il frappe une seconde fois, le 28 septembre. Le 7 octobre, il proclame la république, rompant un lien de cent treize ans avec la Couronne britannique. Les Fidji sortent du Commonwealth, l'économie vacille, une partie de la communauté indo-fidjienne prend le chemin de l'exil.

De cet acte de force, Rabuka tirera un pouvoir durable. Sa formation, le Soqosoqo ni Vakavulewa ni Taukei, remporte les élections de 1992 et il devient Premier ministre. Le militaire se mue en homme d'État, contraint par la realpolitik d'assouplir ses positions. En 1997, il négocie une nouvelle Constitution qui réduit les dispositions favorables aux seuls autochtones et rouvre le jeu politique. Le geste lui vaut l'hostilité d'une partie de son camp. En 1999, il perd les élections face à Mahendra Chaudhry, qui devient le premier Premier ministre indo-fidjien du pays, avant d'être à son tour renversé lors d'un coup d'État en 2000. La spirale des putsches, que Rabuka avait inaugurée, continuera de hanter l'archipel pendant des décennies.

L'homme aurait pu s'effacer. En 2006, dans un geste rare, il présente ses excuses pour les coups de 1987, les qualifiant de démocratiquement condamnables. La contrition n'est pas feinte : converti en fervent chrétien méthodiste, Rabuka cultive désormais l'image d'un pénitent, d'un vieux soldat revenu de ses certitudes. Ancien joueur de l'équipe nationale de rugby dans les années 1970, sport quasi religieux aux Fidji, il gère plus tard la tournée européenne de la sélection des Pacific Islanders. Le rugby et la rédemption deviennent les deux piliers de sa seconde vie publique.

Son retour au sommet, en décembre 2022, tient du roman. Son parti, la People's Alliance, arrive deuxième aux législatives, mais parvient à former une coalition avec le SODELPA et le National Federation Party. Le 24 décembre 2022, à 74 ans, Rabuka prête serment comme Premier ministre, évinçant Frank Bainimarama, l'homme fort qui dirigeait l'archipel depuis son propre coup d'État de 2006. Le putschiste de 1987 revient ainsi par la voie démocratique, promettant réconciliation nationale et respect de l'État de droit, après seize années d'un pouvoir jugé autoritaire.

Sa gouvernance depuis lors s'attache à panser les fractures. En janvier 2025, Rabuka a annoncé qu'il livrerait le détail de ce qui s'était passé en 1987 à une commission vérité et réconciliation, offrant à son pays l'occasion de regarder en face le péché originel de son instabilité, dont il fut l'auteur. Le geste, chargé de symboles, place l'ancien colonel dans une position singulière : celui qui doit rendre des comptes sur les événements qu'il a lui-même déclenchés.

L'année 2026 a néanmoins rappelé la fragilité de ce pouvoir. En janvier, Rabuka s'est rendu en Nouvelle-Zélande pour y recevoir des soins, confiant l'intérim à son ministre Filimoni Vosarogo, un déplacement qui a nourri les interrogations sur l'endurance d'un dirigeant approchant les 80 ans. Son cabinet a tenu à réaffirmer son soutien, écartant toute réflexion sur une succession. La coalition demeure hétéroclite, traversée de tensions, et la vie politique fidjienne conserve sa réputation d'imprévisibilité. À l'approche de la prochaine échéance électorale, Rabuka a lui-même exhorté sa People's Alliance à hausser le niveau, conscient que rien n'est acquis dans un pays où les alliances se font et se défont.

Les Fidji qu'il gouverne, archipel de plus de trois cents îles peuplé d'environ neuf cent mille habitants, restent tiraillées entre communautés, dépendantes du tourisme et du sucre, exposées aux cyclones que le réchauffement climatique rend plus violents. Voix respectée dans le Pacifique, Rabuka y défend la cause des petits États insulaires menacés par la montée des eaux et cherche à positionner Suva comme un médiateur régional, à distance des rivalités entre grandes puissances.

À 78 ans, Sitiveni Rabuka reste l'incarnation vivante des contradictions de son pays : soldat devenu putschiste, putschiste devenu démocrate, démocrate devenu pénitent. La commission vérité poursuit ses travaux, la campagne électorale s'annonce, et l'ancien colonel devra convaincre, une dernière fois peut-être, qu'il est bien l'homme de la réconciliation qu'il dit être devenu.