Il n'y a qu'un seul nom sur le bulletin. Ce mercredi 2 septembre, quand les cent un députés du Riigikogu glissent leur enveloppe dans l'urne, à Tallinn, ils n'ont à trancher qu'entre une candidature et le vide : celle d'Ülle Madise, 51 ans, chancelière de justice de la République depuis dix ans et seule prétendante officiellement enregistrée à la succession du président Alar Karis. Le vote se tient à bulletin secret, dans l'hémicycle de la colline de Toompea qui surplombe la vieille ville. Son issue, à en croire l'arithmétique parlementaire, est arrêtée depuis la mi-août. Reste à la confirmer dans le silence des isoloirs.
Rien ne laissait présager une candidature aussi solitaire. La compétition s'était ouverte au printemps, quand le chef de l'État sortant a fermé la porte à un second mandat. Le 23 juin, jour de la fête de la Victoire, Alar Karis a annoncé qu'il ne se représenterait pas, invoquant des raisons familiales. En Estonie, où la fonction présidentielle est largement honorifique dans un régime parlementaire, le départ d'un sortant ouvre d'ordinaire une valse de noms. Celle-ci a bien eu lieu, avant de se vider une à une de ses figures.
Le recteur de l'université technique de Tallinn, Tiit Land, a longtemps fait figure d'alternative. Le major général à la retraite Riho Ühtegi, poussé par des personnalités publiques, s'est retiré début août pour raisons de santé. Mart Helme, cofondateur du parti de droite radicale EKRE, disposait de l'investiture de sa formation mais pas des soutiens nécessaires, ses neuf sièges le laissant loin du compte. D'autres, l'ancienne commissaire Maive Rute, le patron d'une manufacture de pianos Indrek Laul, le futur ambassadeur à Washington Hannes Hanso, ont sondé le terrain sans jamais réunir les vingt et un députés qu'exige une candidature. Le 19 août, Tiit Land a jeté l'éponge à son tour. « L'arithmétique du Riigikogu montre qu'un seul candidat digne sera présenté au vote », a-t-il concédé, resté seul avec les huit voix du Parti du centre, très en deçà du seuil requis.
Restait Ülle Madise. Juriste de formation, elle occupe depuis 2015 le poste d'õiguskantsler, la chancellerie de justice, une magistrature indépendante chargée de veiller à la conformité des lois à la Constitution et à la protection des droits fondamentaux. La fonction lui a valu une réputation de rigueur et une distance revendiquée à l'égard des partis, atout précieux pour prétendre à une présidence qui se veut au-dessus de la mêlée. Elle avait posé ses conditions : ne se lancer qu'en conservant cette image d'indépendance et en s'assurant d'un socle parlementaire suffisant. Les deux se sont réunies au fil de l'été. Le 17 août, elle a officialisé sa candidature avec une formule ramassée : « La raison d'être de l'Estonie, c'est d'être l'Estonie. »
Le calcul est simple et impitoyable. Pour être élu dès le Parlement, un candidat doit réunir soixante-huit des cent une voix, une majorité des deux tiers. Ülle Madise disposait de soixante-trois signatures avant que le parti d'opposition conservateur Isamaa ne lui apporte son ralliement, la faisant basculer au-delà de la barre décisive. À son socle se sont agrégés les trente-sept élus du Parti de la réforme, formation du Premier ministre, les treize d'Eesti 200, les sociaux-démocrates et trois députés sans étiquette. Kristina Kallas, présidente d'Eesti 200, avait résumé début août l'équation qui manquait : « Ce qui fait défaut, c'est un soutien d'Isamaa ou du Parti du centre. » Isamaa a fini par le fournir.
La mécanique estonienne prévoit, en cas d'échec, plusieurs filets. Si aucun candidat n'atteint les soixante-huit voix aujourd'hui, un second tour se tient dès demain au Riigikogu. Faute de résultat, le choix passe à un collège électoral de deux cent huit membres, les cent un députés rejoints par cent sept représentants des collectivités locales, convoqué plus tard en septembre. Ce scénario, nécessaire en 2021 pour porter Alar Karis au pouvoir, paraît cette fois improbable. En cas de succès aujourd'hui, Ülle Madise prêterait serment en octobre, à l'expiration du mandat de cinq ans du président sortant, et deviendrait la deuxième femme à occuper la charge après Kersti Kaljulaid, cheffe de l'État de 2016 à 2021.
Une réserve tempère pourtant ce quasi-plébiscite parlementaire : le pays, lui, n'est pas emballé. Selon un sondage réalisé par l'institut Turu-uuringute pour le portail Delfi du 6 au 12 août, à peine un tiers des Estoniens exprimant une préférence citaient son nom, loin d'un raz-de-marée d'enthousiasme. La candidate qui s'apprête à réunir les deux tiers des députés n'a jamais fait campagne devant les électeurs, et ne le pouvait pas : le président estonien n'est pas élu au suffrage direct. L'écart entre l'onction des élus et la tiédeur de l'opinion résume la singularité de la fonction, symbolique et morale plus qu'exécutive.
Son entrée en scène intervient dans un contexte que la guerre en Ukraine a durablement tendu. Membre de l'Union européenne et de l'OTAN, frontalière de la Russie sur près de trois cents kilomètres, l'Estonie fait de la sécurité l'axe de sa vie publique. Le président y dispose de pouvoirs limités mais d'une voix écoutée sur la scène internationale et d'une magistrature symbolique sur la défense. Reste l'ultime inconnue, celle que l'arithmétique ne dissipe pas. Le vote étant secret, rien n'interdit à un élu d'une formation ralliée de retirer sa voix dans l'isoloir, comme l'a déjà fait publiquement une députée sociale-démocrate. Une candidate unique n'est pas une candidate certaine. Le décompte tombera dans la soirée. À Toompea, personne ne parie sur l'échec, mais chacun sait qu'un scrutin sans adversaire garde une dernière surprise possible : l'abstention des siens.