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FRANCE - NECROLOGIE

Édouard Balladur, l'homme d'ordre qui a manqué l'Élysée

FRANCE - NECROLOGIE Source : Stiff Collar

Sa famille a annoncé sa mort ce lundi 31 août, à Paris. Édouard Balladur avait 97 ans. Il y aura une messe, dans la stricte intimité familiale, sans caméras ni cortège officiel, comme si le dernier des pompidoliens tenait à quitter la scène avec la même retenue qui avait marqué sa vie publique. Toute la journée, les hommages ont afflué d'une classe politique qui a d'abord salué un style avant de saluer un parcours. Sébastien Lecornu, le Premier ministre, a évoqué « un homme d'État, à l'esprit réformateur », rappelant la ligne droite qui relie Georges Pompidou à Matignon. Bruno Retailleau a salué « une figure du gaullisme ». Xavier Bertrand a retenu « une autorité sans agitation et des convictions sans outrance ». François Bayrou a résumé en quatre mots : « c'était le sens de l'État ».

L'homme était né loin de la République qu'il servirait. Le 2 mai 1929, à Smyrne, l'actuelle Izmir, dans une famille arménienne de la bourgeoisie levantine installée sur les rives de la mer Égée. Les Balladur gagnent Marseille au milieu des années 1930. L'enfant méditerranéen devient un pur produit des institutions françaises : Sciences Po, l'École nationale d'administration, le Conseil d'État. En 1964, il entre dans l'entourage de Georges Pompidou, alors Premier ministre, et ne le quittera plus. Quand Pompidou accède à l'Élysée en 1969, Balladur le suit comme secrétaire général adjoint, puis secrétaire général de la présidence, jusqu'à la mort du chef de l'État en 1974. De ces années il gardera une conception du pouvoir héritée des années fastes, celle du TGV et des premiers Airbus, et une fidélité revendiquée à la figure du président disparu.

Il faut attendre 1986 pour qu'il occupe le premier plan. La droite remporte les législatives, François Mitterrand reste à l'Élysée, et la France invente la cohabitation. Balladur en sera le théoricien autant que le praticien. Ministre d'État, ministre de l'Économie, des Finances et de la Privatisation du gouvernement Chirac, il ouvre le grand mouvement de désengagement de l'État. Saint-Gobain, Paribas, la Société générale, la Compagnie financière de Suez, TF1 passent au privé. L'inspiration est assumée, celle de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, adaptée à la française, sans rupture brutale. Le ministre y gagne une réputation de gestionnaire prudent et une réputation d'homme distant, que la caricature figera vite en portrait de monarque en chaise à porteurs.

Le sommet vient en mars 1993. La droite écrase les socialistes aux législatives et dispose d'une majorité écrasante à l'Assemblée. Mitterrand, affaibli et malade, appelle Balladur à Matignon. Pendant deux ans, celui-ci gouverne avec une popularité longtemps insolente, défend le franc contre la spéculation, poursuit les privatisations avec la BNP et Elf, et installe autour de lui une génération d'hommes qui compteront, un certain Nicolas Sarkozy au Budget et porte-parole, François Fillon à l'Enseignement supérieur. Sa méthode réserve pourtant un avertissement. Au printemps 1994, le contrat d'insertion professionnelle, ce salaire minoré pour les jeunes vite baptisé « SMIC-jeunes », jette des dizaines de milliers d'étudiants dans la rue. Le Premier ministre, qui répugnait au bras de fer, retire son texte. La leçon marquera sa campagne suivante et sa formule restée célèbre, « je vous demande de vous arrêter », lancée aux passions qu'il ne savait pas manier.

Car il y eut la campagne de trop. Édouard Balladur avait promis à Jacques Chirac, son allié de trente ans, de ne pas se présenter contre lui. Fort de sondages qui le donnaient favori avec près de vingt points d'avance, il change d'avis et se lance dans la présidentielle de 1995. La rupture est brutale, personnelle, et fracture durablement la droite française. Les « affaires », les écoutes, la lassitude d'une opinion qui le juge trop installé font fondre son avance semaine après semaine. Au soir du premier tour, le 23 avril, il est éliminé avec 18,6 % des voix, devancé par Lionel Jospin et par Chirac, qu'il appelle finalement à soutenir. Le vainqueur sera Chirac. Balladur, lui, ne se représentera jamais et s'éloignera peu à peu de la première ligne, sans jamais renier ni ses choix ni sa réserve.

Il restait une ombre. Le financement de cette campagne de 1995 nourrira, des années plus tard, l'un des dossiers judiciaires les plus lourds de la Ve République. Des soupçons de rétrocommissions sur des ventes d'armes, des sous-marins au Pakistan, des frégates à l'Arabie saoudite, dont une partie aurait alimenté ses comptes de campagne. L'affaire prend un tour tragique en 2002 quand un attentat à Karachi tue onze salariés français de la Direction des constructions navales, sans que le lien avec les contrats ait jamais été établi devant un tribunal. Renvoyé devant la Cour de justice de la République, seule habilitée à juger les ministres, Édouard Balladur y comparaît en 2021, à 91 ans. Le 4 mars, la Cour le relaxe. Il aura défendu jusqu'au bout la régularité de ses comptes avec la même froideur méthodique qu'il mettait en toute chose.

De cette longue vie publique, la France retient une silhouette autant qu'un bilan, le costume impeccable, le verbe choisi, une élégance jugée surannée dès les années 1990 et redevenue, à mesure que le débat se durcissait, presque enviable aux yeux de ceux qui lui rendaient hommage ce lundi. Il laisse une œuvre de gouvernement, une génération d'héritiers qui se sont ensuite déchirés, et le souvenir d'un rendez-vous manqué avec le pouvoir suprême. La messe se tiendra en famille, loin des honneurs de la République. Reste une question que ses proches n'ont pas tranchée à l'heure où tombait la nouvelle, celle de savoir si l'État qu'il avait tant servi lui rendra, à son tour, un hommage national.