Devant ses partisans réunis pour l'ultime meeting de campagne à Magdebourg, Ulrich Siegmund n'a pas attendu le vote pour parler de conquête. Même sans majorité absolue dimanche, a lancé la tête de liste de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), la Saxe-Anhalt finira par retourner aux urnes, et son parti y récoltera alors « 50 à 60 % » des suffrages. La salle a applaudi. À quelques kilomètres de là, des manifestants antifascistes battaient le pavé, sous la surveillance d'un dispositif policier renforcé pour les derniers jours de la campagne.
Ce dimanche 6 septembre, les quelque 1,8 million d'électeurs de ce Land de l'ex-Allemagne de l'Est élisent les députés de leur Parlement régional, le Landtag, qui compte au moins 83 sièges. Le scrutin n'aurait, en d'autres temps, guère dépassé les frontières du pays. Il est devenu l'un des rendez-vous politiques les plus scrutés d'Allemagne, parce que les sondages y placent l'AfD très largement en tête, loin devant tous ses rivaux.
Les enquêtes d'opinion publiées cette semaine dessinent un tableau sans équivoque. Le Politbarometer de la chaîne publique ZDF, réalisé par l'institut Forschungsgruppe Wahlen, crédite l'AfD de 41 % des intentions de vote, contre 23 % à l'Union chrétienne-démocrate (CDU) du ministre-président sortant. Die Linke, la gauche radicale, suivrait autour de 11,5 %, devant les sociaux-démocrates du SPD, aux environs de 8 à 9 %, et les Verts, tout juste au-dessus du seuil de 5 % nécessaire pour entrer au Parlement. Les libéraux du FDP, partenaires de la coalition sortante, risquent d'en être exclus. La moyenne des sondages compilée par le site spécialisé Dawum aboutit à des ordres de grandeur comparables : près de 42 % pour l'AfD, 22,6 % pour la CDU.
Le contraste avec le dernier scrutin est saisissant. En juin 2021, la CDU l'avait emporté nettement avec 37,1 % des voix, devançant une AfD à 20,8 %. En cinq ans, les conservateurs auraient donc perdu près d'un tiers de leur électorat, tandis que le parti d'extrême droite aurait doublé le sien. Si les urnes confirment les sondages, la Saxe-Anhalt deviendrait le deuxième Land, après la Thuringe en 2024, à placer l'AfD en tête d'une élection régionale, mais avec cette fois un écart d'une ampleur inédite.
L'homme qui a longtemps incarné la stabilité de la région ne sera pas candidat à sa propre succession. Reiner Haseloff, ministre-président depuis 2011, a annoncé en août 2025 qu'il ne se représenterait pas. À 71 ans, le dirigeant chrétien-démocrate laisse à Sven Schulze, ancien ministre régional de l'Économie, le soin de défendre le bilan d'une coalition tripartite réunissant la CDU, le SPD et le FDP, surnommée « coalition Allemagne » en référence aux couleurs des trois formations. Sven Schulze a fait de la formation d'un gouvernement viable l'axe central de sa campagne, sans parvenir, pour l'instant, à enrayer la dynamique de son adversaire.
Car c'est bien la question des alliances qui domine l'après-6-septembre. Toutes les formations démocratiques maintiennent leur refus de gouverner avec l'AfD, un cordon sanitaire que les Allemands nomment la Brandmauer, le « mur pare-feu ». Arriver en tête ne suffit donc pas à gouverner. Pour disposer d'une majorité, il faut réunir 42 sièges, et aucune combinaison associant l'extrême droite n'est envisagée par les autres partis. « Il n'y aura pas de gouvernement d'extrême droite en Saxe-Anhalt après le 6 septembre », a martelé Eva von Angern, tête de liste de Die Linke, résumant la position commune des adversaires de l'AfD.
Reste que l'arithmétique s'annonce périlleuse. Si l'AfD approche des 40 %, la constitution d'une majorité alternative obligera la CDU à composer avec plusieurs partenaires, dont certains qu'elle a longtemps combattus, au premier rang desquels Die Linke, héritière de l'ancien parti communiste est-allemand. Les tabous d'hier pourraient se fissurer sous la pression des chiffres.
La campagne s'est concentrée sur des préoccupations très concrètes. La santé de l'économie régionale et l'emploi, la pénurie chronique d'enseignants dans les écoles du Land, la sécurité et l'immigration ont occupé le terrain, tandis que les partis traditionnels tentaient de transformer le scrutin en référendum sur la défense des institutions démocratiques. L'AfD, elle, a martelé un discours de rupture, misant sur le sentiment de déclassement d'une partie de l'électorat de l'Est, trente-cinq ans après la réunification.
Au-delà des frontières régionales, le résultat sera lu comme un test national. La coalition fédérale, dirigée depuis Berlin par le chancelier chrétien-démocrate Friedrich Merz, observe avec inquiétude la progression continue d'une formation classée à l'extrême droite et surveillée par les services de renseignement intérieur. Une victoire spectaculaire de l'AfD dans un Land de l'Est renforcerait les débats, déjà vifs, sur la solidité de la Brandmauer et sur la capacité des partis établis à répondre à la défiance qui s'exprime dans l'ancienne RDA.
Les bureaux de vote ouvriront dimanche à 8 heures et fermeront à 18 heures. Les premières estimations tomberont dans la foulée. Ce que les électeurs de Saxe-Anhalt ne trancheront pas ce soir-là, en revanche, c'est le nom de leur prochain ministre-président. Les tractations, elles, commenceront lundi matin.