Le communiqué tenait en quelques lignes, diffusé par son bureau : Tung Chee-hwa s'est éteint mardi 8 septembre, « entouré des siens », à l'âge de 89 ans. L'homme qui fut le premier chef de l'exécutif de Hong Kong après la rétrocession de 1997 n'était plus apparu en public depuis juillet 2021, lors de la première d'un film célébrant le centenaire du Parti communiste chinois. Trois mois plus tard, il subissait une intervention chirurgicale dont la nature n'a jamais été précisée, avant de se retirer chez lui. Il laisse le souvenir contrasté d'un armateur propulsé en politique par Pékin, puis emporté par la rue.
Rien ne destinait ce fils de la bourgeoisie shanghaienne à gouverner. Tung Chee-hwa naît le 7 juillet 1937 à Shanghai, aîné de Tung Chao-yung, magnat de la marine marchande et fondateur de l'Orient Overseas Container Line. Quand les communistes prennent le pouvoir en 1949, la famille fuit vers Hong Kong ; l'enfant a douze ans. Il étudie l'ingénierie maritime à l'université de Liverpool, dont il ressort diplômé en 1960 avec un attachement durable au club de football de la ville. Suivent des années américaines, ingénieur chez General Electric dans le Massachusetts, puis au service de l'entreprise familiale à New York, avant un retour à Hong Kong en 1969.
À la mort de son père, en 1982, il prend les rênes de l'armateur familial. La décennie tourne vite au cauchemar. En 1985, la compagnie frôle la faillite. Le sauvetage vient d'un homme d'affaires proche de Pékin, Henry Fok, qui débloque avec le soutien du gouvernement chinois un prêt estimé à 100 millions de dollars. La dette financière se double alors d'une dette politique. Tung noue avec les dirigeants de Pékin, et singulièrement avec le clan de Jiang Zemin, une relation qui pèsera sur tout le reste de sa vie.
Le pouvoir vient par cooptation. Membre du comité consultatif chargé de rédiger la Loi fondamentale, la mini-constitution du territoire, il entre en 1992 au Conseil exécutif sur nomination du dernier gouverneur britannique, Chris Patten. En 1996, un collège de sélection de 400 membres le désigne premier chef de l'exécutif de la future région administrative spéciale : 320 voix. Le 1er juillet 1997, à l'heure où l'Union Jack descend et où le drapeau rouge monte, c'est lui qui incarne la formule « un pays, deux systèmes ».
Son mandat s'ouvre sur une promesse chiffrée devenue légende : construire 85 000 logements par an pour briser la flambée immobilière. La crise financière asiatique de 1997 balaie l'ambition. Au lieu de la détente espérée, le marché s'effondre entre 1998 et 2002, ruinant des ménages qui avaient acheté au sommet. Les crises s'enchaînent : gestion contestée d'une épidémie de grippe aviaire, attribution du projet Cyberport à Richard Li sans appel d'offres, réforme scolaire imposant l'enseignement en cantonais et un examen d'anglais aux enseignants, bras de fer avec sa secrétaire en chef Anson Chan. À l'été 2002, sa cote de confiance est tombée à 47 %.
Réélu sans adversaire, il aborde son second mandat par une refonte institutionnelle. Le nouveau « système de responsabilité des hauts fonctionnaires » transforme les principaux postes gouvernementaux en nominations politiques, écartant de fait les partis démocrates de l'appareil. Puis vient le texte qui scellera sa chute. Son gouvernement engage l'application de l'article 23 de la Loi fondamentale, une loi de sécurité nationale contre la subversion et la sédition. Juristes, journalistes, responsables religieux et défenseurs des droits humains y voient une menace directe sur les libertés du territoire.
La colère se cristallise le 1er juillet 2003. Ce jour-là, sur fond de rancœur contre la lenteur de la réponse gouvernementale à l'épidémie de SRAS, environ 500 000 personnes défilent dans les rues, sur une population de 6,8 millions d'habitants. C'est la plus grande manifestation depuis la rétrocession, et elle réclame le départ de Tung Chee-hwa. Le 6 juillet, le chef du Parti libéral James Tien retire son soutien au projet ; privé de majorité, le gouvernement abandonne le texte. La secrétaire à la Sécurité, Regina Ip, démissionne peu après. En décembre 2004, le président Hu Jintao lui adresse en public ce que les observateurs décrivent comme un rappel à l'ordre à peine voilé, épinglant plusieurs dossiers mal maîtrisés.
Le 10 mars 2005, invoquant des problèmes de santé, Tung Chee-hwa annonce sa démission. Deux jours plus tard, il est élu vice-président de la Conférence consultative politique du peuple chinois, la haute assemblée honorifique de Pékin, mandat qu'il conservera jusqu'en 2023. Donald Tsang lui succède à Hong Kong.
Éloigné du pouvoir formel, il n'en disparaît pas. Il fonde en 2014 la fondation Our Hong Kong, cercle de réflexion réunissant quelque quatre-vingts conseillers, dont le patron d'Alibaba Jack Ma, et dont plusieurs propositions inspireront la politique du logement de Carrie Lam. Faiseur de rois, il adoube Leung Chun-ying en 2012, puis Carrie Lam en 2017. La même année, il cède l'entreprise familiale, Orient Overseas, au groupe public COSCO pour 49,2 milliards de dollars hongkongais. En septembre 2019, alors que le territoire s'embrase à nouveau, Xi Jinping lui décerne le titre de « contributeur exceptionnel du principe un pays, deux systèmes ».
Ce principe, dont il fut le premier gérant, a depuis vu son autonomie se rétrécir sous la loi de sécurité nationale imposée en 2020. Les 85 000 logements annuels, eux, n'ont jamais été bâtis : à Hong Kong, l'immobilier reste parmi les plus chers du monde. Son bureau a promis de communiquer ultérieurement les modalités des obsèques.