Le 18 mars 2025, une explosion a soulevé la chaussée près du palais présidentiel de Mogadiscio, au passage du convoi du chef de l'État. Hassan Sheikh Mohamud en est sorti indemne. Le message des Chabab, lui, était limpide : même au cœur de la capitale la mieux gardée du pays, le président de la Somalie n'est jamais tout à fait en sécurité.
Cette précarité est le fil rouge d'une nation qui, depuis plus de trente ans, cherche à se reconstruire. La Somalie occupe la pointe de la Corne de l'Afrique et possède le plus long littoral du continent, une façade de plus de trois mille kilomètres sur l'océan Indien et le golfe d'Aden. Environ dix-huit millions de personnes y vivent, unies par une langue, une religion et une culture largement communes, cas rare en Afrique, mais divisées par un système clanique qui structure les alliances, les rivalités et jusqu'à la répartition du pouvoir.
Le pays est né en 1960 de la fusion de deux colonies, l'une britannique au nord, l'autre italienne au sud. L'espoir des débuts s'est éteint en 1969 avec le coup d'État de Siad Barre, dont le régime militaire, d'abord socialiste puis clientéliste, a fini par s'effondrer en 1991 sous les coups des milices claniques. Cette année-là, l'État somalien a purement et simplement cessé d'exister. Ce qui a suivi est entré dans les manuels comme l'archétype de l'État failli : seigneurs de guerre, famine, interventions étrangères. L'opération américaine de 1993, marquée par la chute de deux hélicoptères à Mogadiscio, s'est soldée par un retrait humiliant qui a durablement refroidi Washington.
De ce chaos a émergé, au milieu des années 2000, un mouvement islamiste, l'Union des tribunaux islamiques, qui a un temps ramené un ordre brutal mais réel. Son démantèlement par une intervention éthiopienne a accouché de sa branche la plus radicale, les Chabab. Affiliés à Al-Qaïda, ils contrôlent encore de vastes zones rurales du centre et du sud, prélèvent l'impôt, rendent la justice et frappent la capitale par des attentats réguliers. Contre eux, l'Union africaine déploie depuis 2007 une force militaire, passée par les noms d'Amisom, d'Atmis, et aujourd'hui d'Aussom, qui a permis d'arracher Mogadiscio et les grandes villes à l'emprise djihadiste sans jamais réussir à éteindre l'insurrection.
Hassan Sheikh Mohamud connaît ce dossier mieux que quiconque. Élu une première fois en 2012, battu en 2017, revenu au pouvoir en 2022, il a fait de la guerre contre les Chabab la priorité de son mandat. En 2022 et 2023, il a lancé une offensive appuyée sur des milices claniques locales, les macawisley, qui a d'abord repris du terrain avec un certain succès. Mais l'élan s'est brisé. En 2025, les Chabab ont contre-attaqué dans la vallée du Shabelle, aux portes de la capitale, reprenant des localités que l'armée croyait acquises. Les analystes du centre de West Point ont parlé d'une insurrection résurgente et d'un processus politique fragmenté.
L'année 2026 s'est ouverte sur une menace supplémentaire, financière celle-là. Les États-Unis, longtemps principaux bailleurs de la mission africaine, ont annoncé une réduction de leur soutien, laissant planer le doute sur la capacité de la force à payer ses soldats et à tenir ses positions. Selon plusieurs analyses parues cet été, la Somalie risque de se retrouver face à une échéance à laquelle elle n'est pas prête : le départ progressif des troupes étrangères qui, depuis près de vingt ans, tiennent le pays debout. En avril 2026, Mogadiscio annonçait pourtant avoir frappé les Chabab avec un appui international, signe que la guerre continue, sans vainqueur clair.
À cette guerre s'ajoute une fracture territoriale ancienne. Au nord, le Somaliland, l'ancienne colonie britannique, a proclamé son indépendance en 1991. Il dispose de sa propre monnaie, de son armée, de ses institutions et organise des élections régulières, une stabilité qui contraste avec le reste du pays. Mais aucun État au monde ne le reconnaît officiellement. En 2024, l'Éthiopie voisine, en quête d'un accès à la mer, a signé avec Hargeisa un protocole d'accès portuaire qui a mis le feu aux relations régionales et rapproché un temps Mogadiscio du Caire et d'Ankara. La médiation turque a apaisé la crise, sans effacer la question de fond : la Somalie reste amputée d'une partie d'elle-même qui ne veut pas revenir.
Le long de ses côtes, la Somalie a aussi donné au monde une autre image, celle de la piraterie. Au tournant des années 2010, des embarcations parties des villages de pêcheurs du Puntland arraisonnaient cargos et pétroliers dans le golfe d'Aden, rançonnant l'une des routes maritimes les plus fréquentées de la planète et forçant les marines du monde entier à patrouiller au large. Le phénomène a reflué depuis, sans disparaître, et il rappelait déjà que le vide de l'État somalien finissait toujours par déborder au-delà de ses frontières. La reconstruction, elle, avance par institutions successives : un gouvernement fédéral à Mogadiscio, des États régionaux comme le Puntland ou le Djoubaland, et une architecture constitutionnelle encore inachevée.
Il serait pourtant injuste de réduire la Somalie à ses malheurs. Mogadiscio n'est plus la ville fantôme des années 1990. Des immeubles sortent de terre le long de la corniche, les restaurants rouvrent, une diaspora nombreuse, installée à Londres, Minneapolis ou Nairobi, réinvestit dans le pays par transferts d'argent et par retours. Le paiement mobile y est paradoxalement en avance, faute d'un système bancaire classique. Les Somaliens sont réputés commerçants, mobiles, tenaces. Le pays est aussi l'un des plus vulnérables au réchauffement climatique, frappé par des sécheresses à répétition qui poussent les éleveurs vers les villes et parfois vers les rangs des Chabab, qui recrutent dans la misère.
Reste la question que personne, à Mogadiscio, ne tranche vraiment : celle de savoir si l'État somalien pourra un jour se passer de béquilles étrangères. Le calendrier du retrait des forces africaines se rapproche, le financement se tarit, et les Chabab attendent, patients, tapis dans les campagnes. Hassan Sheikh Mohamud parie sur un État fédéral capable de tenir seul. Ses adversaires parient sur son échec. Entre les deux, un pays entier apprend depuis trente ans à vivre debout sur une ligne de faille, et refuse obstinément de retomber.