Le 7 juillet 2026, Emmerson Mnangagwa a signé un texte que peu de constitutions démocratiques autorisent d'ordinaire : une loi qui prolonge son propre mandat de deux années supplémentaires, jusqu'en 2030, et qui prévoit désormais que le président du Zimbabwe pourra être choisi par le Parlement plutôt que par le suffrage universel direct. Le porte-parole du gouvernement, Nick Mangwana, a résumé la chose en une formule sans détour : « Signé, scellé, livré, c'est désormais la loi. » L'homme que le pays surnomme « le Crocodile » depuis un demi-siècle vient ainsi d'ajouter un nouveau chapitre à une carrière bâtie sur la patience et le calcul politique. Il fête aujourd'hui ses 84 ans.
Né le 15 septembre 1942 à Shabani, aujourd'hui Zvishavane, en Rhodésie du Sud, Emmerson Dambudzo Mnangagwa grandit dans une colonie britannique où la majorité noire est exclue du pouvoir. Sa famille s'installe en Zambie, où il rejoint les rangs du mouvement nationaliste et cofonde en 1964 le « Crocodile Gang », un groupe de guérilla qui donnera naissance à son surnom. Il reçoit une formation militaire au Caire puis à Pékin et Nankin, avant de revenir mener des opérations de sabotage pour la ZANLA, la branche armée de la ZANU. Arrêté en janvier 1965 après avoir fait exploser un train près de Fort Victoria, il échappe à la peine de mort uniquement parce qu'il n'a pas encore vingt et un ans. Il purge dix années de détention, notamment à la prison de haute sécurité de Khami, où il obtient par correspondance un diplôme de droit de l'Université de Londres. Il est déporté en Zambie en 1975 et devient, dans les dernières années de la guerre d'indépendance, l'assistant personnel et le confident de Robert Mugabe.
L'indépendance acquise en 1980, Mnangagwa devient l'un des hommes les plus puissants du nouveau régime. Nommé ministre d'État chargé de la Sécurité, il supervise le renseignement pendant la période où les forces de sécurité de Mugabe mènent la campagne de répression connue sous le nom de Gukurahundi, dans le Matabeleland et les Midlands, qui fait plusieurs milliers de morts parmi les civils, majoritairement ndébélés. Sa responsabilité directe dans ces événements reste débattue par les historiens, mais son rôle à la tête de l'appareil sécuritaire de l'époque en fait une figure indissociable de cet épisode. Il occupe ensuite le ministère de la Justice à deux reprises, préside le Parlement de 2000 à 2005, puis dirige le ministère de la Défense entre 2009 et 2013, avant de revenir à la Justice. En décembre 2014, Mugabe le nomme vice-président, le désignant de fait comme successeur potentiel face à sa rivale Grace Mugabe, épouse du président et figure montante de la faction « Génération 40 ».
La rivalité tourne court en novembre 2017, lorsque Mugabe limoge Mnangagwa, l'accusant de déloyauté. L'ancien vice-président fuit vers l'Afrique du Sud tandis que l'armée, dirigée par le général Constantino Chiwenga, place Mugabe en résidence surveillée et prend le contrôle des institutions. Sous la pression de son propre parti et de la rue, Mugabe démissionne, mettant fin à trente-sept ans de pouvoir absolu. Mnangagwa prête serment comme président le 24 novembre 2017, promettant une rupture démocratique et économique que ses détracteurs jugeront rapidement illusoire. Il remporte l'élection de 2018, sa première consultation en tant que chef de l'État, dans un scrutin marqué par la contestation de l'opposition et une répression meurtrière des manifestations postélectorales à Harare. En août 2023, il est réélu avec 52,6 % des voix face à Nelson Chamisa, du Citizens Coalition for Change, une élection que les missions d'observation de l'Union européenne et du Commonwealth jugent entachée d'irrégularités.
Depuis, la question de sa succession et de la durée de son règne domine la vie politique zimbabwéenne. La Constitution adoptée en 2013 limitait son second mandat à 2028. Mais dès l'automne 2025, la ZANU-PF engage la procédure pour amender le texte fondamental, malgré des dissensions internes rapportées par plusieurs médias régionaux, une partie de l'appareil du parti redoutant que la manœuvre ne profite en réalité au clan Mnangagwa contre les ambitions du vice-président Chiwenga. Le Sénat approuve l'amendement en juin 2026, ouvrant la voie à la loi promulguée en juillet. L'opposition, regroupée derrière Chamisa, dénonce un coup de force constitutionnel et appelle à une résistance qui peine à se traduire en mobilisation de rue, le climat sécuritaire décourageant les grandes manifestations. Le gouvernement, de son côté, justifie la mesure par la nécessité de stabilité pour mener à bien les réformes économiques engagées depuis 2018, dans un pays où l'inflation chronique et la dépréciation répétée de la monnaie nationale continuent de peser sur le pouvoir d'achat, malgré l'introduction d'une nouvelle monnaie adossée à l'or, le ZiG, lancée en 2024 pour tenter d'enrayer la spirale monétaire.
Sur le plan diplomatique, Mnangagwa a fait de la réintégration du Zimbabwe dans le concert des nations l'un de ses mots d'ordre, sous le slogan « le Zimbabwe est ouvert aux affaires ». Les résultats se sont fait attendre. Les sanctions américaines héritées de l'ère Mugabe, allégées mais jamais entièrement levées, continuent de peser sur l'accès du pays aux financements internationaux, tandis que Harare peine à apurer une dette extérieure qui le prive des prêts des grands bailleurs multilatéraux. Depuis 2022, le pays s'est engagé dans un processus de dialogue sur cette dette, mené avec l'appui de la Banque africaine de développement, sans percée décisive à ce jour. À l'intérieur du régime, la rivalité avec son vice-président Constantino Chiwenga, l'homme qui avait mené l'intervention militaire de 2017 en sa faveur, structure désormais la lutte pour l'après-Mnangagwa : les deux alliés d'un jour se disputent en coulisses le contrôle de la ZANU-PF et de l'armée, chacun redoutant que la révision constitutionnelle ne serve les intérêts de l'autre.
À quatre-vingt-quatre ans, l'homme qui a survécu à la peine de mort, à des décennies dans l'ombre de Mugabe puis à son limogeage, se retrouve désormais à la tête d'un pays où la question n'est plus de savoir s'il quittera le pouvoir en 2028, mais s'il consentira seulement à le faire en 2030. Aucune loi zimbabwéenne, pour l'heure, ne fixe de date après celle-là.