L'été avait laissé le pays couvert de cendres. En août 2007, des incendies d'une violence inédite avaient ravagé le Péloponnèse et l'Attique, tué des dizaines de personnes et exposé au grand jour l'impréparation de l'État. Kóstas Karamanlís, le Premier ministre conservateur, avait convoqué les électeurs de manière anticipée, près d'un an avant le terme de son mandat, pariant sur une reconduction confortable. Le 16 septembre 2007, les Grecs lui accordèrent un second mandat, mais rogné, contesté, fragile. La Nouvelle Démocratie l'emportait avec 41,84 % des suffrages et 152 des 300 sièges du Parlement, une majorité absolue tenant à deux élus près.
Le Mouvement socialiste panhellénique, le PASOK de Yórgos Papandréou, recueillait 38,10 % des voix et 102 sièges. L'écart de moins de quatre points masquait une recomposition plus profonde. Autour des deux grands partis qui se partageaient le pouvoir depuis la chute des colonels, en 1974, une constellation de formations plus petites grignotait le terrain. Le Parti communiste, le KKE, montait à 8,15 % et 22 députés. La coalition de la gauche radicale, Syriza, encore modeste, franchissait le seuil des 3 % avec 5,04 % et 14 sièges. Pour la première fois, une formation de droite nationaliste, l'Alerte populaire orthodoxe de Yórgos Karatzaféris, entrait à la Vouli avec dix élus. Le bipartisme grec, longtemps réputé indéboulonnable, commençait à se lézarder.
Le mode de scrutin avait joué en faveur du vainqueur. La loi électorale grecque attribuait une prime de quarante sièges au parti arrivé en tête, avant de répartir le reste à la proportionnelle entre les listes dépassant 3 %. Sans ce bonus, la Nouvelle Démocratie n'aurait pas gouverné seule. Karamanlís, neveu du fondateur du parti et de la République grecque moderne, Konstantínos Karamanlís, conservait donc Mégaro Maxímou, la résidence du Premier ministre, mais avec une marge si étroite que chaque défection au Parlement deviendrait une menace.
La campagne s'était jouée sur la gestion de la crise des incendies, sur une série de scandales financiers qui avaient éclaboussé le gouvernement, et sur les réformes des retraites et de l'éducation qui avaient provoqué grèves et manifestations. Papandréou, héritier d'une dynastie politique, fils et petit-fils de Premiers ministres, avait espéré transformer le mécontentement en alternance. Il échoua d'un cheveu, et dut aussitôt affronter une contestation interne avant de faire réélire sa direction du PASOK.
Ce que les électeurs ne pouvaient pas savoir, ce soir-là, c'est qu'ils venaient d'élire la dernière majorité absolue de l'ère d'avant. Un an plus tard, la faillite de la banque Lehman Brothers précipitait le monde dans la crise financière. En décembre 2008, la mort d'un adolescent, Aléxis Grigorópoulos, tué par un policier dans le quartier d'Exárcheia à Athènes, embrasait le pays de plusieurs semaines d'émeutes. Usé, Karamanlís convoquait de nouveau les urnes en octobre 2009 et cédait le pouvoir à Papandréou. Quelques semaines plus tard, le nouveau gouvernement socialiste révélait que le déficit public réel était plus du double de ce qui avait été déclaré. La Grèce entrait dans la spirale de la dette, des plans de sauvetage et de l'austérité qui allaient la déchirer pendant une décennie.
Le système partisan issu de 2007 n'y survécut pas. Le PASOK, associé aux mémorandums imposés par les créanciers, s'effondra d'élection en élection, passant de près de 44 % en 2009 à moins de 5 % en 2015. Sa débâcle fut si spectaculaire qu'elle donna naissance à un mot, entré depuis dans le vocabulaire politique européen : la « pasokisation », désignant l'effacement d'un parti social-démocrate de gouvernement au profit de forces plus radicales. Syriza, créditée de 5 % en 2007, prit sa place à gauche et gouverna de 2015 à 2019 sous Aléxis Tsípras.
Kóstas Karamanlís, lui, se retira de la première ligne après sa défaite de 2009 et n'exerça plus de fonction gouvernementale. La Nouvelle Démocratie qu'il avait conduite mit des années à se reconstruire. Elle est aujourd'hui revenue au pouvoir, mais dans un paysage méconnaissable. Depuis 2019, le pays est dirigé par Kyriákos Mitsotákis, fils d'un ancien Premier ministre et représentant de l'autre grande dynastie de la droite grecque. Réélu en juin 2023, il gouverne une Grèce sortie de la tutelle de ses créanciers, revenue à la croissance, mais où le vieux face-à-face entre conservateurs et socialistes a laissé place à une droite dominante et à une gauche éclatée.
Dix-neuf ans après le scrutin de 2007, le PASOK survit, réduit au rang de troisième force, cherchant encore à exister entre la Nouvelle Démocratie et les héritiers de la gauche radicale. Les 152 sièges arrachés par Karamanlís dans les cendres de l'été 2007 restent la dernière majorité qu'un seul parti ait tenue avant que la crise ne redessine tout. Le prochain rendez-vous électoral est attendu au plus tard en 2027. Personne, à Athènes, ne s'attend à y voir renaître le monde d'avant.