Pour se présenter, il avait fallu qu'il quitte l'armée. Frank Bainimarama, qui commandait les forces armées fidjiennes depuis 1999 et dirigeait l'archipel par décret depuis le coup d'État de décembre 2006, retira son uniforme au printemps 2014 pour affronter le suffrage universel en civil. Le 17 septembre 2014, les Fidjiens votaient pour la première fois en huit ans. Ils lui donnèrent une victoire écrasante. Son parti, FijiFirst, réunissait 59,17 % des voix et 32 des 50 sièges du nouveau Parlement, sur une participation de 84,6 %.
Le Parti social-démocrate libéral, le SODELPA, arrivait deuxième avec 28,18 % et 15 élus, loin du poids qu'avaient pesé les partis nationalistes autochtones sous les Parlements précédents. Le Parti fédéral national, l'une des plus anciennes formations du pays, complétait l'assemblée avec 5,45 % et trois sièges. Aucune autre liste ne franchissait le seuil des 5 %. Près de 591 000 électeurs étaient inscrits dans un pays qui compte moins de neuf cent mille habitants, disséminés sur plus de trois cents îles du Pacifique Sud.
Le jour du vote avait quelque chose d'inédit pour toute une génération. Les moins de vingt-cinq ans n'avaient jamais glissé de bulletin dans une urne ; les plus âgés n'avaient plus voté depuis 2006. Devant les bureaux, les files s'étiraient dès l'aube, dans un pays où l'armée avait été, huit années durant, le seul arbitre reconnu. La réforme du mode de scrutin bouleversait un équilibre ancien. En supprimant les sièges réservés aux communautés, Bainimarama entendait effacer la fracture entre Fidjiens autochtones, majoritaires, et Indo-Fidjiens, descendants des coupeurs de canne amenés par les Britanniques, dont les rivalités avaient nourri tous les coups d'État précédents. Ses adversaires y voyaient au contraire une manière de neutraliser les partis enracinés dans ces identités et de tailler le système à sa mesure.
Le scrutin refermait une longue parenthèse. En décembre 2006, le commodore Bainimarama avait renversé le gouvernement de Laisenia Qarase, dénonçant la corruption et une législation qu'il jugeait discriminatoire envers la minorité indo-fidjienne. C'était le quatrième coup d'État de l'histoire de ce jeune État indépendant depuis 1970, marqué par les tensions entre Fidjiens autochtones et descendants des travailleurs venus d'Inde à l'époque coloniale. Bainimarama avait promis des élections, puis les avait repoussées, gouvernant par décret pendant huit ans, muselant la presse et réécrivant les règles du jeu. La Constitution de 2013, taillée par ses soins, avait aboli les circonscriptions ethniques au profit d'une liste nationale unique et d'un scrutin proportionnel intégral, effaçant la représentation communautaire qui structurait la vie politique fidjienne depuis l'indépendance.
Le vote de 2014 lui offrait la légitimité que les fusils ne pouvaient donner. Une mission d'observation multinationale, conduite par l'Australie, l'Indonésie et la Nouvelle-Zélande, jugea le scrutin « crédible » et conforme, dans l'ensemble, à la volonté des électeurs. Les observateurs relevèrent toutefois des réserves sérieuses, au premier rang desquelles les restrictions pesant sur la presse, qui avaient empêché les journalistes d'examiner rigoureusement les promesses des candidats et des partis. L'opposition dénonça des irrégularités et évoqua des soupçons de manipulation, sans obtenir gain de cause. Pour la communauté internationale, l'essentiel était ailleurs : l'Australie et la Nouvelle-Zélande, qui avaient suspendu leurs relations et imposé des sanctions après le putsch, levaient leurs mesures et réintégraient Suva dans le concert régional. Fidji retrouvait sa place au sein du Commonwealth.
Bainimarama gouverna quatre années de plus, puis remporta un nouveau mandat en 2018, plus serré. La bascule vint en décembre 2022. FijiFirst arriva encore en tête, mais sans pouvoir réunir de majorité, et une coalition d'opposition porta au pouvoir un autre homme fort du passé fidjien, Sitiveni Rabuka, l'auteur des deux coups d'État de 1987, devenu champion du retour à l'ordre constitutionnel. Le 24 décembre 2022, Rabuka prêtait serment comme Premier ministre. L'homme qui avait pris le pouvoir par les armes en 2006 le perdait par les urnes seize ans plus tard.
La chute ne s'arrêta pas là. En mars 2023, suspendu du Parlement pour trois ans, Bainimarama démissionnait de son siège. En mai 2024, la justice le condamnait à un an de prison pour tentative d'entrave à l'action de la justice, avant une libération anticipée en novembre. En octobre 2025, il écopait d'une peine avec sursis pour une affaire d'extorsion. En février 2026, il était de nouveau arrêté, aux côtés de l'ancien chef de la police Sitiveni Qiliho, et inculpé d'incitation à la mutinerie pour des communications supposées avec des officiers en 2023. Le mois suivant, tous deux plaidaient non coupables.
Douze ans après le triomphe de 2014, l'ancien commodore qui avait juré de purger son pays de l'instabilité comparaît devant les tribunaux pour des accusations touchant à l'ordre militaire, celui-là même dont il s'était servi pour prendre le pouvoir. Le pays, lui, continue de voter. Les institutions qu'il a façonnées, la liste nationale unique, la Constitution de 2013, lui ont survécu et ont permis, en 2022, une alternance pacifique que peu d'observateurs jugeaient possible au lendemain du putsch. Le prochain scrutin général est attendu en 2026. Frank Bainimarama attend, lui, la suite de son procès.