Ce jeudi 17 septembre 2026, Narendra Modi doit inaugurer à New Delhi le salon international des semi-conducteurs, SEMICON India, une vitrine industrielle censée démontrer que le pays a rejoint le cercle restreint des puissances technologiques. L'image sied à l'homme qui a fait de l'autosuffisance industrielle un étendard politique. Elle masque cependant une réalité plus rude. Depuis les élections législatives de 2024, le parti qu'il dirige depuis deux décennies ne dispose plus, seul, d'une majorité au Parlement, et le troisième mandat qu'il a obtenu ne tient que par la grâce de ses alliés régionaux. Il fête aujourd'hui ses 76 ans.
Né le 17 septembre 1950 à Vadnagar, petite ville du Gujarat alors rattachée au Bombay State, Narendra Damodardas Modi grandit dans une famille de commerçants sans fortune ni relations. Son père tient un étal de thé près de la gare, et l'enfant, selon le récit qu'il en fait lui-même, y aide dès son plus jeune âge avant l'école. Cette origine modeste, il en a fait depuis un ressort central de son image publique, celle d'un homme parti de rien pour diriger la plus grande démocratie du monde.
Adolescent, il rejoint le Rashtriya Swayamsevak Sangh, organisation nationaliste hindoue qui deviendra le socle idéologique de toute sa carrière. Marié très jeune dans le cadre d'une union arrangée par sa famille, il quitte rapidement son épouse pour se consacrer entièrement à l'organisation, dont les militants font vœu de célibat en tant que pracharaks, ces cadres itinérants chargés de propager l'idéologie du mouvement à travers le pays. Il y gravit les échelons pendant des années comme organisateur de terrain, avant de rejoindre le Bharatiya Janata Party, la branche politique de cette mouvance, dans les années 1980. En 2001, il est appelé à la tête du gouvernement du Gujarat, poste qu'il occupera pendant treize ans.
Cette période le marque durablement. En février 2002, des émeutes intercommunautaires éclatent dans l'État après l'incendie d'un train ayant coûté la vie à des pèlerins hindous. Les violences qui suivent, dirigées essentiellement contre la minorité musulmane, font plus d'un millier de morts selon les estimations les plus courantes. Modi, alors chef du gouvernement local, est accusé par ses opposants d'avoir laissé faire, voire encouragé la répression. Une commission d'enquête mandatée par la Cour suprême l'a par la suite blanchi de toute responsabilité pénale directe, une conclusion que ses détracteurs continuent de contester. Les États-Unis lui refusent un visa d'entrée pendant près d'une décennie, en vertu d'une loi sanctionnant les responsables étrangers coupables de graves atteintes à la liberté religieuse. Ce visa lui sera accordé de nouveau une fois élu Premier ministre.
Car Modi reconstruit, dans le même temps, une image de gestionnaire efficace. Le « modèle du Gujarat », fondé sur l'attraction d'investissements industriels et la simplification administrative, séduit une partie du monde des affaires indien et lui vaut une réputation de bâtisseur. Porté par cette image, il remporte en 2014 les élections législatives à la tête du BJP, qui obtient alors la majorité absolue à lui seul, une première depuis 1984. Il est reconduit en 2019 avec une majorité renforcée.
Son second mandat est marqué par des décisions qui redessinent la carte politique du pays. En août 2019, son gouvernement abroge l'article 370 de la Constitution, qui accordait au Jammu-et-Cachemire, seul État à majorité musulmane du pays, un statut d'autonomie particulier. La région est rétrogradée au rang de territoire administré directement par New Delhi, sous couvre-feu et coupure des communications pendant plusieurs mois. Modi présente la mesure comme une intégration pleine et entière du Cachemire à l'Inde. Ses opposants y voient un coup porté à l'identité de la région et à ses habitants.
Tout au long de ces mandats, le gouvernement Modi promeut une vision de l'Inde arrimée à son héritage hindou, l'Hindutva, que ses partisans présentent comme une redécouverte de la civilisation indienne et que ses critiques dénoncent comme une marginalisation progressive des minorités religieuses, musulmane en tête. L'inauguration en 2024 d'un temple dédié au dieu Ram à Ayodhya, sur le site d'une mosquée détruite par des militants hindous en 1992, en reste l'illustration la plus spectaculaire.
Les élections d'avril et mai 2024 infligent cependant un revers inattendu au BJP. Le parti perd sa majorité absolue, tombant à 240 sièges sur 543, et ne doit son maintien au pouvoir qu'à l'appoint de deux alliés régionaux au sein de la coalition qu'il dirige, l'Alliance démocratique nationale. Modi entame ainsi un troisième mandat, une première pour un Premier ministre indien hors la famille Nehru-Gandhi, mais dans une position d'autorité affaiblie, contraint pour la première fois depuis 2014 à composer avec des partenaires capables de peser sur chaque vote.
Sur la scène internationale, l'année écoulée a été dominée par un bras de fer commercial avec Washington. En 2025, l'administration du président américain Donald Trump impose à l'Inde des droits de douane pouvant atteindre 50 %, en représailles aux achats indiens de pétrole russe, que New Delhi maintient malgré les sanctions occidentales visant Moscou. Les deux gouvernements finissent par s'entendre début février 2026 : Washington ramène ces droits à 18 %, en échange d'un geste indien sur ses importations d'hydrocarbures russes, sans que New Delhi confirme publiquement l'ampleur de cet engagement. L'épisode illustre la difficulté, pour Modi, de concilier son alliance stratégique de longue date avec Washington et sa relation économique avec Moscou, héritée de la guerre froide.
À l'intérieur, la croissance économique reste soutenue, portée par les services et par une classe moyenne urbaine en expansion, mais elle peine à absorber les millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Le programme « Make in India », destiné à faire du pays un atelier manufacturier alternatif à la Chine, avance à un rythme plus lent que promis, freiné par des infrastructures inégales et par la concurrence persistante de l'industrie chinoise. Le chômage des jeunes diplômés, souvent cité par les partis d'opposition durant la campagne de 2024, demeure l'un des points faibles récurrents du bilan gouvernemental.
Ce jeudi, sur l'estrade du salon des semi-conducteurs, Narendra Modi doit vanter les usines de puces électroniques que son gouvernement espère attirer sur le sol indien. Il soufflera ses 76 bougies loin des caméras, dans l'agenda serré d'un chef de gouvernement qui doit désormais, avant chaque vote important, compter les voix de ses alliés avant les siennes.