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MEMMOIRE D'URNES

18 septembre 2005 : Allemagne, la nuit où Schröder criait victoire, et où Merkel se taisait

MEMMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Sur le plateau de la chaîne publique, le soir du 18 septembre 2005, Gerhard Schröder jubilait comme un vainqueur. Le chancelier sortant, social-démocrate, venait pourtant d'arriver deuxième. À ses côtés, dans le traditionnel débat télévisé réunissant tous les chefs de parti que les Allemands appellent l'« Elefantenrunde », la ronde des éléphants, Angela Merkel gardait le silence et le visage fermé. « Personne d'autre que moi n'est capable de former un gouvernement stable », lança Schröder, goguenard, laissant entendre que la chrétienne-démocrate ne serait jamais chancelière. La presse, le lendemain, jugea la prestation arrogante et déplacée. Elle avait tort sur un point : quelques semaines plus tard, c'est bien Angela Merkel qui entrait à la chancellerie.

Le scrutin avait accouché d'une impasse. L'Union chrétienne-démocrate et sa branche bavaroise, la CSU, devançaient de justesse le Parti social-démocrate, 35,2 % contre 34,2 %. Le Parti libéral, le FDP, réalisait sa meilleure performance depuis 1990 avec 9,8 %. La nouvelle formation de la gauche radicale, Die Linke, née de la fusion des ex-communistes de l'Est et de déçus du SPD, recueillait 8,7 %. Les Verts obtenaient 8,1 %. Dans un Bundestag de 614 sièges, il en fallait 308 pour gouverner. La coalition sortante des sociaux-démocrates et des Verts n'en réunissait que 273. L'attelage souhaité par la droite, avec les libéraux, plafonnait à 286. Aucune des deux majorités classiques n'existait plus.

Le résultat tenait de la déconvenue pour Angela Merkel. Des mois plus tôt, son parti caracolait dans les sondages, avec une avance parfois supérieure à quinze points. Une campagne hésitante, un programme de réformes fiscales mal expliqué, un adversaire redoutable en meeting, et l'écart s'était réduit à un point le jour du vote. La première femme candidate à la chancellerie, née à Hambourg mais élevée en Allemagne de l'Est, ancienne physicienne devenue députée après la chute du Mur, avait failli laisser échapper une victoire qui semblait acquise.

Schröder, lui, jouait son va-tout depuis le printemps. Après une lourde défaite de son parti aux élections régionales de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, son fief historique, il avait provoqué des législatives anticipées en perdant volontairement un vote de confiance au Bundestag. Le pari visait à reprendre l'initiative sur ses réformes du marché du travail, l'« Agenda 2010 », qui coupaient dans la protection sociale et divisaient profondément la gauche. Le calcul avait presque réussi : parti de très loin, il était revenu à un souffle de la première place.

Il fallut trois semaines de tractations pour sortir de l'ornière. Les Verts refusèrent tout accord avec la droite. Les libéraux ne voulaient pas d'une coalition à trois. Restait la solution que personne n'avait vraiment souhaitée : une « grande coalition » réunissant les deux grands partis rivaux, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates, sous la direction de celle dont le parti était arrivé, de peu, en tête. Le 10 octobre, l'accord était annoncé. Schröder renonçait à la chancellerie et se retirait de la vie politique. Le 22 novembre 2005, le Bundestag élisait Angela Merkel chancelière par 397 voix. Elle devenait la première femme, et la première dirigeante issue de l'ancienne RDA, à occuper la fonction.

Ce qui commença comme un mariage de raison dura seize ans. Merkel gouverna quatre mandats successifs, traversant la crise financière de 2008, la crise de la dette de la zone euro, où elle imposa à la Grèce et à d'autres une rigueur qui fit d'elle la figure la plus puissante et la plus contestée du continent, puis la crise migratoire de 2015, quand elle ouvrit les frontières de son pays à plus d'un million de réfugiés en lançant sa formule restée célèbre, « Wir schaffen das », nous y arriverons. Elle quitta le pouvoir de son plein gré en décembre 2021, cédant la chancellerie au social-démocrate Olaf Scholz, l'un de ses ministres.

Vingt et un ans après cette nuit de septembre, la boucle s'est refermée d'une manière que peu auraient imaginée. Après la chute de la coalition de Scholz et des élections anticipées de février 2025, la chancellerie est revenue à la droite. Le nouveau chancelier, en fonction depuis mai 2025, s'appelle Friedrich Merz. C'est l'homme qu'Angela Merkel avait écarté de la tête du groupe parlementaire chrétien-démocrate en 2002, au début de son ascension, et qui avait quitté la politique avant d'y revenir vingt ans plus tard pour reprendre le parti qu'elle avait dominé. Le rival évincé au seuil de l'ère Merkel gouverne aujourd'hui l'Allemagne qu'elle a marquée.

Gerhard Schröder, lui, a sombré sur un autre terrain. Ses liens étroits avec les groupes énergétiques russes et avec Vladimir Poutine, noués après son départ du pouvoir, ont fait de l'ancien chancelier un paria dans son propre parti après l'invasion de l'Ukraine en 2022. Celui qui, un soir de 2005, se proclamait seul capable de gouverner, n'a jamais retrouvé de fonction. La chancelière qu'il avait raillée est entrée dans l'histoire.