DERNIÈRES ACTUALITÉS

UN JOUR, UN PAYS

Dominique, l'île qui bout

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

À trois heures de marche à travers la forêt, au fond d'une vallée que la vapeur enveloppe en permanence, une nappe d'eau grise frémit sans jamais s'arrêter. Les randonneurs qui parviennent au bord du Boiling Lake, le lac bouillant de la Dominique, découvrent une cuve naturelle de près de soixante mètres de large, chauffée par la lave qui affleure sous l'île. C'est l'un des rares lacs de ce type au monde, et sans doute l'image la plus fidèle de ce petit territoire des Petites Antilles : une terre encore en formation, brûlante sous ses forêts, à mille lieues des cartes postales de sable blanc que l'on associe aux Caraïbes.

La Dominique, à ne pas confondre avec la République dominicaine voisine, est une île volcanique jeune, coincée entre la Guadeloupe au nord et la Martinique au sud, deux territoires français dont elle est séparée par des bras de mer étroits. Ses reliefs sont abrupts, tapissés d'une forêt tropicale dense qui lui a valu le surnom d'« île nature ». Le Morne Diablotins, son sommet, dépasse 1 400 mètres. Neuf volcans potentiellement actifs y sommeillent, le plus grand nombre pour une aire aussi réduite, à peine 750 kilomètres carrés. Des rivières dévalent les pentes par centaines, des sources chaudes jaillissent des flancs de la montagne, et le parc national de Morne Trois Pitons, inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, protège un enchevêtrement de gorges, de cascades et de fumerolles. Rien, sur cette île de 72 000 habitants, ne ressemble à ses voisines.

Son histoire commence par un dimanche. Le 3 novembre 1493, lors de son deuxième voyage, Christophe Colomb aperçoit l'île un jour de Sabbat et la baptise du nom latin de ce jour, Dominica. Mais contrairement à tant d'autres terres antillaises, la Dominique résiste longtemps à la colonisation. Son relief tourmenté et la présence combative des Kalinago, le peuple amérindien que les Européens appelaient Caraïbes, tiennent les puissances à distance pendant près de deux siècles. L'île devient un refuge. Aujourd'hui encore, la Dominique abrite la dernière communauté kalinago significative des Caraïbes, installée sur un territoire de plus de 1 500 hectares reconnu sur la côte est. Cette continuité indigène, unique dans la région, fait de l'île un cas rare où la population autochtone n'a pas totalement disparu sous la conquête.

Français et Britanniques finissent par se disputer âprement ce verrou stratégique. L'île change plusieurs fois de mains au XVIIIe siècle avant de passer sous contrôle britannique. La canne à sucre y prospère moins qu'ailleurs, faute de plaines : ce sont le café, puis les agrumes et surtout la banane qui structurent son économie. La population, façonnée par la traite, mêle descendants d'esclaves africains, Kalinago et héritage colonial français et anglais, ce dont témoigne un créole à base française encore vivant. La Dominique accède à l'indépendance le 3 novembre 1978, jour anniversaire de sa découverte, et choisit d'emblée la forme républicaine, sans passer par le statut de royaume du Commonwealth qu'ont longtemps conservé la plupart de ses voisines.

La vie politique de l'île porte la marque d'une remarquable stabilité, doublée d'une longévité qui interroge. Roosevelt Skerrit, chef du Parti travailliste dominiquais, dirige le gouvernement sans interruption depuis 2004, ce qui en fait l'un des Premiers ministres les plus anciens de l'hémisphère. Ses partisans louent la constance d'un homme qui a traversé crises économiques et catastrophes naturelles ; ses adversaires dénoncent une opposition affaiblie et réclament de longue date une réforme électorale. En 2023, l'île a écrit une page symbolique en portant à la présidence Sylvanie Burton, première femme et première personne issue de la communauté kalinago à occuper cette fonction largement protocolaire. Pour un peuple longtemps relégué en marge de l'histoire officielle, l'élévation d'une des siennes au sommet de l'État a valeur de réparation.

L'économie dominiquaise repose sur un équilibre précaire entre l'agriculture, l'écotourisme et une ressource plus controversée : le programme de citoyenneté par investissement. En échange d'un versement à l'État ou d'un placement immobilier, des étrangers peuvent obtenir un passeport dominiquais. Ces recettes représentent une part considérable des finances publiques et ont permis de financer routes, écoles et logements, mais elles exposent l'île aux pressions internationales qui redoutent les usages détournés de ces passeports. Le tourisme, lui, mise sur une clientèle de randonneurs et de plongeurs, séduits par une nature restée sauvage, loin du modèle balnéaire de masse.

L'île a par ailleurs pris une initiative sans précédent pour protéger sa faune marine. En 2023, la Dominique a annoncé la création de la première réserve au monde dédiée aux cachalots, un vaste sanctuaire d'environ 800 kilomètres carrés le long de sa côte occidentale, où vivent à l'année des familles de ces géants des mers. La démarche, à la fois écologique et touristique, mise sur l'observation des cétacés pour attirer une clientèle soucieuse de nature, tout en limitant la pêche et le trafic maritime dans une zone sensible. Pour un État minuscule, c'est une façon de peser sur la scène internationale par l'exemple plutôt que par la puissance.

Cette nature, richesse de l'île, est aussi sa plus grande vulnérabilité. En septembre 2017, l'ouragan Maria a frappé la Dominique de plein fouet, ravageant les récoltes, arrachant les toits, coupant l'île du monde pendant des jours. Les dégâts ont dépassé, en une nuit, l'équivalent de plus d'une année de production nationale. De cette épreuve est née une ambition affichée : devenir la première nation au monde entièrement résiliente au changement climatique, en reconstruisant des infrastructures capables d'encaisser les tempêtes de plus en plus violentes qui balaient l'Atlantique. Le pari est immense pour un si petit État, mais il est vital.

La Dominique avance ainsi sur un fil, entre la beauté brute qui fait sa renommée et les forces telluriques et climatiques qui la menacent. Ses volcans dorment, ses rivières continuent de creuser la montagne, et le lac bouillant, tout au fond de sa vallée, ne cesse jamais de frémir. La prochaine saison cyclonique dira, une fois de plus, jusqu'où la résistance d'une île peut aller.