Neuf candidats criaient à la fraude avant même la proclamation. Le 19 septembre 1999, les Centrafricains avaient voté sous le regard des Casques bleus, dans un pays qui sortait à peine de trois mutineries militaires et vivait sous la protection d'une force des Nations unies. Quand la commission électorale annonça les chiffres, le président sortant Ange-Félix Patassé l'emportait dès le premier tour avec 51,33 % des suffrages, s'épargnant un second tour que ses adversaires espéraient. Les dix concurrents de l'opposition, réunis pour l'occasion, rejetèrent le résultat d'une seule voix.
Le scrutin avait été repoussé de trois semaines, le temps de régler les différends sur les listes et l'organisation. La participation atteignit 59,14 % des inscrits, pour un peu plus d'un million de suffrages valables. Derrière Patassé, l'ancien chef de l'État André Kolingba, général qui avait dirigé le pays d'une main ferme dans les années 1980, recueillait 19,27 %. David Dacko, premier président de la Centrafrique indépendante en 1960, figure du passé revenue sur la scène, obtenait 11,09 %. L'opposant historique Abel Goumba, longtemps interdit de pouvoir, se contentait de 6,56 %. Les autres se partageaient les miettes.
Patassé jouait son propre bilan. Élu en 1993 lors de la première présidentielle réellement pluraliste du pays, il avait mis fin à des décennies de régimes autoritaires et de coups d'État. Mais son premier mandat s'était enlisé. Entre 1996 et 1997, l'armée s'était mutinée à trois reprises, réclamant des arriérés de solde, plongeant Bangui dans les combats et les pillages. Il avait fallu l'intervention de forces africaines, puis le déploiement d'une mission des Nations unies, la MINURCA, pour rétablir un semblant d'ordre dans la capitale. C'est cette même mission qui veillait, en septembre 1999, à la sécurité du vote et à l'acheminement des urnes.
Les observateurs internationaux reconnurent des irrégularités, mais estimèrent qu'elles n'étaient pas de nature à modifier l'issue du scrutin. La victoire au premier tour, si elle privait l'opposition d'un rassemblement au second, reflétait aussi son éparpillement : dix candidats face à un sortant discipliné, chacun campé sur sa région et sa clientèle, incapables de s'entendre sur un nom unique. Patassé, lui, conservait le soutien de ses bastions du nord et de son ethnie, et l'appareil de l'État.
Bangui portait encore les stigmates des mutineries. Des quartiers entiers gardaient la trace des combats de 1996 et 1997, l'économie était exsangue, les fonctionnaires et les soldats attendaient des mois d'arriérés de salaire. La campagne s'était déroulée dans un climat de méfiance, chaque camp soupçonnant l'autre de préparer la fraude ou le recours à la force. Pour beaucoup d'électeurs, l'enjeu n'était pas tant le programme des candidats que la simple possibilité de tenir un scrutin sans que la capitale ne s'embrase de nouveau. Que le vote se soit tenu, et que ses résultats aient été acceptés faute de preuves suffisantes de fraude, tenait déjà, aux yeux des diplomates présents, d'un fragile succès.
La suite démentit les espoirs placés dans ce vote. Le second mandat de Patassé fut plus instable encore que le premier. En 2001, il échappait à une tentative de coup d'État attribuée à Kolingba. Pour se maintenir, il fit appel à des combattants étrangers, dont des rebelles congolais et un chef de guerre venu du Tchad. En mars 2003, alors qu'il se trouvait à l'étranger, son ancien chef d'état-major, le général François Bozizé, s'emparait de Bangui et du pouvoir. Patassé partit en exil et mourut en 2011, quelques mois après avoir tenté un ultime retour dans les urnes.
Le pays, lui, ne cessa plus de basculer. Le renversement de 2003 ouvrit un cycle de rébellions qui culmina en 2013 avec la prise de la capitale par la coalition Séléka, l'effondrement de l'État et des violences intercommunautaires d'une ampleur inédite entre milices à dominante musulmane et groupes d'autodéfense « anti-balaka ». La Centrafrique devint l'un des théâtres les plus meurtriers du continent, sous perfusion humanitaire et sous la garde, de nouveau, de Casques bleus, ceux de la mission déployée en 2014 et toujours présente.
Vingt-sept ans après le vote de 1999, le pouvoir a changé de mains et de tuteur. Faustin-Archange Touadéra, élu en 2016, s'est fait réélire en janvier 2026 avec plus de 76 % des voix pour un troisième mandat, rendu possible par une révision constitutionnelle adoptée en 2023 qui a supprimé la limitation du nombre de mandats. Sa réélection, contestée par une opposition affaiblie et largement écartée du scrutin, s'est jouée sous la protection non plus des Nations unies, mais de combattants russes du groupe Wagner et de ses successeurs, devenus le véritable pilier du régime et les maîtres de pans entiers de l'économie minière du pays.
Rapporté à cette élection verrouillée et adossée à une milice étrangère, le scrutin bancal de 1999, avec ses dix candidats, ses observateurs onusiens et ses recours de l'opposition, ressemble presque à un âge de contestation ouverte. Ange-Félix Patassé avait gagné au premier tour, sous les Casques bleus, un pays qu'il ne parviendrait jamais à pacifier. Ses successeurs ont trouvé, eux, d'autres uniformes pour garder les urnes.