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BHOUTAN - ANNIVERSAIRE

Tshering Tobgay, le bâtisseur de la cité du bonheur

BHOUTAN - ANNIVERSAIRE Source : Facebook du PM

À Thimphou, capitale himalayenne coincée entre l'Inde et la Chine, les files d'attente s'allongent devant les agences qui délivrent les certificats nécessaires pour partir travailler à l'étranger. Depuis 2022, des dizaines de milliers de jeunes Bhoutanais, souvent diplômés, ont quitté le royaume pour l'Australie, laissant des salles de classe vides et des services publics exsangues. C'est ce même pays que cet homme présentait il y a dix ans, depuis la scène de TED, comme le seul au monde à absorber plus de carbone qu'il n'en émet. Aujourd'hui à la tête du gouvernement pour la seconde fois de sa carrière, il doit convaincre cette jeunesse partie chercher fortune ailleurs qu'un avenir existe encore chez elle. Tshering Tobgay, Premier ministre du Bhoutan, dirige depuis janvier 2024 la coalition du Parti démocratique populaire. Il fête aujourd'hui ses 61 ans.

Né le 19 septembre 1965 à Kalimpong, petite ville de montagne du Bengale-Occidental, en Inde, tout près de la frontière bhoutanaise, Tshering Tobgay grandit loin de son pays natal, dans une région où de nombreuses familles du royaume envoyaient alors leurs enfants étudier. Il fréquente le pensionnat Dr Graham's Homes avant de partir pour les États-Unis, où il obtient en 1990 un diplôme d'ingénieur mécanique à l'université de Pittsburgh. Il complète sa formation quatorze ans plus tard par un master en administration publique à la Kennedy School of Government de Harvard. De retour au Bhoutan, il entre dans la fonction publique en 1991, occupant successivement des postes liés à la formation technique et professionnelle, puis à la direction des ressources humaines du ministère du Travail, qu'il quitte en 2007.

Cette démission survient au moment précis où le royaume, jusque-là monarchie absolue, s'ouvre à la démocratie parlementaire sous l'impulsion du roi Jigme Singye Wangchuck, qui abdique volontairement une partie de ses pouvoirs pour instaurer un Parlement élu. Tshering Tobgay compte parmi les fondateurs du Parti démocratique populaire, la première formation politique enregistrée du pays, et en prend la présidence en 2009 après une première défaite électorale lors du scrutin fondateur de 2008. Lors des élections législatives de 2013, il conduit le PDP à la victoire et devient Premier ministre, poste qu'il occupe jusqu'en 2018. Son gouvernement se distingue alors par des promesses très concrètes, motoculteurs pour les villages, véhicules pour les districts reculés, hélicoptères d'ambulance pour les zones montagneuses, ainsi que par la nomination de la première femme ministre du royaume, Dorji Choden, au portefeuille des Travaux publics. Ce premier mandat le fait aussi connaître bien au-delà des frontières du petit royaume himalayen : en 2016, son intervention à la conférence TED sur la stratégie climatique du Bhoutan, seul pays au monde à afficher un bilan carbone négatif grâce à ses forêts protégées par la Constitution, est vue des millions de fois. Battu en 2018, il devient chef de l'opposition, une fonction qu'aucun autre dirigeant bhoutanais n'avait occupée après avoir été chef du gouvernement.

Il retrouve le pouvoir en janvier 2024, lorsque le PDP remporte 30 des 47 sièges de l'Assemblée nationale. Son second mandat s'ouvre sur un contexte budgétaire tendu et une inquiétude démographique sans précédent : selon des données publiques citées par la presse régionale, environ 66 000 Bhoutanais, soit près de 10 % de la population du pays, ont quitté le territoire ces dernières années pour étudier ou travailler à l'étranger, l'Australie en tête. Face à cet exode, le gouvernement de Tshering Tobgay mise sur un projet pharaonique lancé sous l'impulsion du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck : la cité de Gelephu, une zone administrative spéciale d'environ 1 000 kilomètres carrés à la frontière indienne, conçue pour attirer des investissements étrangers tout en préservant l'éthique du bonheur national brut qui sert de boussole officielle au pays depuis les années 1970.

Interrogé en novembre 2025 sur l'ampleur de ce chantier, dont le coût est évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars sur plusieurs décennies, le Premier ministre a expliqué que l'objectif premier n'était pas la croissance pour elle-même, mais la création d'emplois capables de rivaliser avec ceux que les jeunes Bhoutanais trouvent à l'étranger. Le pays revendique un taux d'alphabétisation proche de 99 % et forme chaque année des diplômés anglophones que l'économie locale peine à absorber, faute de débouchés suffisants dans l'administration, le tourisme haut de gamme et l'hydroélectricité vendue à l'Inde, ses trois principaux piliers économiques historiques. La Constitution bhoutanaise, qui impose de maintenir au moins 60 % du territoire sous couvert forestier, contre près de 70 % aujourd'hui, contraint les urbanistes de Gelephu à composer avec des contraintes environnementales que peu de projets de cette envergure connaissent ailleurs dans le monde. Tshering Tobgay a également multiplié les déplacements internationaux depuis sa réélection, se rendant en janvier 2025 au Forum économique mondial de Davos, une première pour un chef de gouvernement bhoutanais, avant de poursuivre sa tournée à Bruxelles et au Luxembourg pour présenter le projet de Gelephu aux investisseurs européens. Il a également reçu le soutien affiché de l'Inde, principal partenaire économique et sécuritaire du royaume, pour financer à la fois ce chantier et le treizième plan quinquennal du pays, qui court jusqu'en 2029.

Marié à Tashi Doma, avec qui il a une fille et un fils, Tshering Tobgay est aussi devenu en 2024 le premier Premier ministre bhoutanais en exercice à publier un livre, un récit consacré à la transition du royaume de la monarchie absolue vers la démocratie parlementaire. Polyglotte, il s'exprime en dzongkha, en anglais, en hindi, en népali et en tshangla, une aisance linguistique qui lui sert aussi bien dans les villages reculés du royaume que sur les tribunes internationales. À soixante et un ans, l'ancien ingénieur devenu diplomate du bonheur national brut affronte désormais un test plus concret que ses discours sur le climat : convaincre une génération entière que rester au Bhoutan, ou y revenir, vaut mieux que refaire sa vie à Melbourne ou à Perth. La première pierre de Gelephu doit encore se transformer en emplois.