On l'avait vu perdre trois fois. En 2006, en 2008, Michael Sata s'était présenté à la présidence de la Zambie et avait échoué, chaque fois de plus près. Surnommé le « Cobra royal » pour sa langue acérée et ses formules cinglantes, ce vétéran de la politique zambienne avait fait de la contestation son fonds de commerce. Le 20 septembre 2011, à l'âge de 74 ans, il gagna enfin. Son Front patriotique le portait à la magistrature suprême avec 42,85 % des voix, contre 36,15 % au président sortant, Rupiah Banda, du Mouvement pour la démocratie multipartite. Un troisième homme, Hakainde Hichilema, de l'Union nationale pour le développement et le progrès, réunissait 18,54 % des suffrages.
La victoire de Sata mit fin à vingt ans de règne sans partage du MMD, au pouvoir depuis 1991. À l'Assemblée nationale, forte de 159 sièges, le Front patriotique devenait la première force avec 60 élus, devant les 55 du MMD et les 28 de l'UNDP, sans atteindre la majorité absolue. La participation s'établissait à 53,65 %, sur plus de cinq millions d'électeurs inscrits.
Le décompte se déroula dans une tension extrême. La Haute Cour interdit provisoirement aux médias de publier des projections avant les résultats officiels. Des pirates informatiques diffusèrent de faux chiffres annonçant un raz-de-marée. À mesure que la proclamation tardait, des émeutes éclatèrent à Ndola et à Kitwe, dans la ceinture du cuivre, fief de Sata, où la rumeur d'une fraude enflait. Puis les résultats tombèrent, et la rue se calma.
Sata avait bâti sa campagne sur un discours populaire, promettant de mettre « de l'argent dans les poches » des Zambiens et de partager les fruits de la manne minière. Il avait surtout ferraillé contre les pratiques des sociétés minières chinoises, très implantées dans le secteur du cuivre, dénonçant les conditions de travail imposées aux ouvriers zambiens. Ce thème lui valut une popularité solide dans les régions minières et urbaines, et l'hostilité des investisseurs, qu'il s'employa ensuite à rassurer une fois élu.
Le parcours de l'homme donnait à sa victoire une saveur particulière. Avant de devenir l'un des tribuns les plus redoutés de son pays, Michael Sata avait balayé les quais d'une gare londonienne et occupé de petits emplois au Royaume-Uni, avant de gravir un à un les échelons de la vie politique zambienne, d'abord au sein du parti unique de Kenneth Kaunda, puis du MMD qu'il finit par combattre. Sa rupture avec le président Levy Mwanawasa, au début des années 2000, l'avait conduit à fonder le Front patriotique et à incarner, campagne après campagne, le recours des laissés-pour-compte de la croissance minière. Dans la ceinture du cuivre, ses meetings tenaient du rassemblement populaire autant que du meeting politique.
Ce qui se produisit ce soir-là dépassait pourtant le sort d'un homme. Le président sortant, Rupiah Banda, reconnut sa défaite avec une élégance rare dans la région, félicita son vainqueur et organisa la passation. La Zambie offrait au continent l'image d'une alternance pacifique, un sortant cédant le pouvoir à un opposant sans recourir à la force ni contester le verdict des urnes. Le pays confirmait une tradition amorcée en 1991, quand Frederick Chiluba avait délogé le père de l'indépendance, Kenneth Kaunda, par les urnes. Michael Sata prêtait serment le 23 septembre 2011. Les félicitations affluèrent, jusqu'à un appel téléphonique du président américain Barack Obama.
Le mandat conquis à la quatrième tentative ne fut pas mené à son terme. La santé de Michael Sata se dégrada rapidement. En octobre 2014, il mourait à Londres, où il était soigné, devenant le deuxième chef d'État zambien à s'éteindre en fonction. Son vice-président, Guy Scott, assura brièvement l'intérim, cas singulier d'un dirigeant blanc à la tête d'un État africain. Puis Edgar Lungu, du Front patriotique, remporta l'élection partielle de 2015 et fut réélu en 2016.
L'histoire, cependant, réservait sa plus belle boucle au troisième homme de 2011. Hakainde Hichilema, l'homme d'affaires arrivé loin derrière avec ses 18,54 %, se présenta et échoua encore, puis encore. Emprisonné en 2017 sous la présidence Lungu, accusé de trahison pour une affaire de convoi présidentiel, il fut relâché sous la pression internationale. En août 2021, à sa sixième candidature, il battit enfin Edgar Lungu, qui lui remit le pouvoir dans le respect du verdict populaire, prolongeant la tradition d'alternance que la victoire de Sata avait raffermie dix ans plus tôt.
Quinze ans après le scrutin de 2011, Hakainde Hichilema occupe State House, la résidence présidentielle de Lusaka. Réélu le 18 août 2026 pour un second mandat, au terme d'un scrutin marqué par les inquiétudes de l'opposition sur son déroulement, il n'est plus l'éternel perdant d'autrefois, mais le maître du pays. Michael Sata, qui l'avait devancé de plus de vingt points en 2011, repose dans le mémorial des présidents de Lusaka. Le « Cobra royal » avait attendu quatre campagnes pour entrer à State House. Celui qu'il avait laissé loin derrière lui y siège aujourd'hui pour la seconde fois.