Le 25 juin 2024, des milliers de jeunes Kényans ont franchi les grilles du Parlement de Nairobi. Ils protestaient contre un projet de loi de finances alourdissant les taxes sur le pain, l'huile de cuisine ou les transferts d'argent mobile. La répression a fait plusieurs dizaines de morts. Sous la pression de la rue, le président William Ruto a retiré son texte. Deux ans plus tard, en 2026, les mêmes colères ressurgissent à chaque nouveau budget, et le souvenir de cette « révolte de la génération Z » plane sur toute la vie politique du pays. Le Kenya, puissance de l'Afrique de l'Est, vit une décennie où une jeunesse connectée et désabusée conteste frontalement le pouvoir.
Le pays s'étend de part et d'autre de l'équateur, entre l'océan Indien et le lac Victoria, sur des paysages d'une diversité saisissante. La grande vallée du Rift, cette gigantesque fracture de l'écorce terrestre qui coupe l'Afrique du nord au sud, traverse le Kenya et y sculpte des escarpements, des lacs de soude peuplés de flamants roses et des volcans éteints. À l'est se déploient les savanes du Maasai Mara et d'Amboseli, sanctuaires des grands mammifères qui ont fait la réputation touristique du pays. Au centre se dresse le mont Kenya, deuxième sommet du continent avec ses 5 199 mètres, couronné de glaciers en dépit de sa position équatoriale, et qui a donné son nom à la nation. Le nord, aride, s'étire vers les déserts et le lac Turkana, tandis que la côte swahilie, autour de Mombasa, ouvre le pays sur l'océan Indien et sur des siècles d'échanges avec le monde arabe et l'Asie.
Cette terre est aussi l'un des berceaux de l'humanité. Sur les rives du lac Turkana, des paléontologues ont exhumé certains des plus anciens fossiles d'hominidés connus, dont le célèbre « garçon de Turkana », squelette presque complet vieux de près de deux millions d'années. Bien avant les États modernes, la côte a vu naître, dès le premier millénaire, une brillante civilisation swahilie, mêlant marchands africains et arabes, qui commerçaient l'ivoire, l'or et les esclaves à travers l'océan Indien. Cette histoire ancienne explique la mosaïque de peuples du Kenya contemporain, où plus de quarante communautés, Kikuyus, Luos, Kalenjins, Luhyas, Maasaïs et bien d'autres, coexistent et parfois s'affrontent sur le terrain politique.
La colonisation britannique, installée à la fin du XIXe siècle, a profondément recomposé le pays. Les colons se sont approprié les terres fertiles des hauts plateaux, refoulant les populations locales et nourrissant des rancœurs durables. Dans les années 1950, la révolte des Mau Mau, insurrection paysanne réprimée dans le sang, a marqué un tournant vers l'émancipation. Le Kenya accède à l'indépendance en 1963, sous la houlette de Jomo Kenyatta, figure tutélaire de la nation. Lui succède Daniel arap Moi, dont le règne de plus de vingt ans rime avec parti unique, autoritarisme et corruption, jusqu'au retour du multipartisme dans les années 1990. Les élections de 2007 dégénèrent en violences intercommunautaires qui font plus d'un millier de morts et laissent une cicatrice profonde. De cette crise naît la Constitution de 2010, saluée comme l'une des plus progressistes du continent, qui instaure une décentralisation en quarante-sept comtés et encadre plus strictement le pouvoir présidentiel.
William Ruto incarne, à sa manière, la promesse et la déception de cette démocratie. Élu en 2022 après une campagne populiste centrée sur les « débrouillards », les petits entrepreneurs et travailleurs informels qu'il opposait aux dynasties politiques, il s'était présenté comme l'homme du peuple. Une fois au pouvoir, confronté à une dette publique colossale et aux exigences des bailleurs internationaux, il a multiplié les hausses d'impôts qui ont frappé de plein fouet ceux-là mêmes qui l'avaient porté. La rupture a été brutale. La jeunesse urbaine, diplômée mais sans emploi, s'est mobilisée en dehors des partis traditionnels, coordonnant ses manifestations sur les réseaux sociaux, sans chef désigné. Ce mouvement inédit, horizontal et défiant à l'égard de toute la classe dirigeante, a durablement fragilisé la présidence, contrainte de composer entre la colère de la rue et les impératifs budgétaires.
L'économie du Kenya, la plus dynamique d'Afrique de l'Est, illustre ces tensions. Le pays reste un géant agricole : premier exportateur mondial de thé noir, gros producteur de café et de fleurs coupées expédiées vers l'Europe. Nairobi s'est imposée comme un carrefour régional, siège d'agences internationales et pôle technologique surnommé la « Silicon Savannah », où le paiement mobile M-Pesa a révolutionné l'accès à l'argent bien avant le reste du monde. Mais cette modernité côtoie une pauvreté persistante, un chômage massif des jeunes et des inégalités criantes entre la capitale prospère et les campagnes délaissées. La dette, qui absorbe une part démesurée du budget de l'État, réduit sans cesse les marges de manœuvre du gouvernement.
Le Kenya rayonne aussi par une discipline où il règne presque sans partage : la course de fond. Des hauts plateaux de la vallée du Rift, autour d'Iten et d'Eldoret, sont sortis des générations de champions olympiques et de recordmen du marathon, au point que cette région d'altitude est devenue un lieu de pèlerinage pour les athlètes du monde entier venus s'y entraîner. Ces coureurs, souvent issus de la communauté kalenjin, portent haut le nom du pays et incarnent une réussite fondée sur l'effort et l'endurance qui résonne avec le récit national. Le sport offre au Kenya une fierté que la politique, elle, peine à fédérer.
À l'horizon se profile déjà l'échéance de 2027. Le président Ruto assure faire confiance aux Kényans pour reconnaître qui a un véritable plan pour le pays, tandis que ses rivaux affûtent leurs arguments et que la génération née avec le téléphone portable entend peser sur le scrutin. Le Kenya avance ainsi entre deux forces : la stature régionale d'une nation courtisée par les grandes puissances, et la contestation d'une jeunesse qui refuse d'attendre son tour. La prochaine loi de finances, comme les précédentes, sera scrutée ligne par ligne. À Nairobi, chacun sait désormais qu'un simple relèvement de taxe peut à nouveau jeter la rue contre le palais.