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RUSSIE - LEGISLATIVES A VENIR

En Russie, une élection sans électeurs libres

RUSSIE - LEGISLATIVES A VENIR Source : EPOC - création IA

Il y a quelque chose d'absurde à parler d'élection quand le vainqueur est connu, les principaux opposants en prison ou en exil, et les urnes surveillées par une administration qui rend des comptes au seul Kremlin. C'est pourtant le rituel qui s'ouvre en Russie du 18 au 20 septembre, avec le renouvellement des 450 sièges de la Douma d'État. Le scrutin ne servira pas à désigner une majorité. Il servira à la mettre en scène.

La mise en scène a d'ailleurs failli dérailler avant le lever de rideau. Mardi 16 septembre, un collectif se faisant appeler CikLeak a affirmé avoir pénétré les systèmes de la Commission électorale centrale et des sous-traitants de Vybory 2.0, la plateforme censée centraliser les résultats. Documents internes, configurations de serveurs, mots de passe, correspondances d'employés : le butin revendiqué est vaste, et le média d'investigation IStories en a authentifié une partie. Un mois plus tôt, la présidente de la Commission, Ella Pamfilova, jurait que le dispositif était « impossible à pirater ». La formule vieillit mal.

Sur le fond, rien ne bougera. Russie unie, présidée par l'ancien président Dmitri Medvedev, dispose de 321 sièges dans l'assemblée sortante et n'entend pas en céder un seul. Ses têtes de liste disent tout du régime qu'elles servent : le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov, le maire de Moscou Sergueï Sobianine, et Evgueni Poddoubny, correspondant de guerre promu au rang de propagandiste en chef du front ukrainien. On ne compose pas une telle liste pour convaincre des indécis. On la compose pour rappeler qui commande. Un stratège régional, cité par la presse indépendante, s'agaçait récemment de listes bouclées à la dernière minute : « C'est de l'idiotie pure. Lors des campagnes précédentes, on savait déjà à peu près qui se présenterait dès novembre. » Quand l'issue est écrite, le calendrier devient une formalité.

L'opposition tolérée tient son rôle de figuration. Le Parti communiste de Guennadi Ziouganov, les libéraux-démocrates de Leonid Sloutski et Russie juste de Sergueï Mironov partagent, sur la guerre, la ligne du pouvoir qu'ils prétendent contester. La seule variable un peu vivante s'appelle Nouveau Peuple : la formation d'Alexeï Netchaïev, créditée d'environ 12 % par le VTsIOM, l'institut d'État, dépasse désormais les communistes dans les sondages. Ses dirigeants ont osé critiquer les coupures d'internet et les hausses d'impôts, jamais la guerre. Quant à Iabloko, dernière voix libérale d'audience nationale, il a été rayé des listes le 10 août. La marge de la contestation autorisée se mesure au millimètre, et le Kremlin tient le décamètre.

Ce vote inaugure une pratique lourde de sens : les territoires ukrainiens occupés, à Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson, élisent pour la première fois des députés à la Douma. Annexées en septembre 2022 au terme de référendums que personne, hors de Moscou, ne reconnaît, ces régions votent sous administration militaire, sans observateur crédible et sous la menace directe des combats. Kiev a fait savoir cette semaine qu'elle redoutait des provocations autour des bureaux installés dans ces zones. Faire voter des territoires conquis, c'est transformer une annexion en fait accompli électoral : l'urne comme instrument d'occupation.

La technologie, censée moderniser le rituel, en révèle surtout les fragilités. Le vote électronique à distance, un temps annoncé comme la vitrine du scrutin, a été rabattu à une trentaine de régions après des doutes internes sur sa solidité. La fuite de CikLeak leur donne rétrospectivement raison. Pamfilova, elle, durcit le discours sécuritaire. Le nombre d'attaques contre le système électoral « ne cesse d'augmenter », affirme-t-elle, entre menaces sur les membres des commissions, offensives informatiques et, plus concrètement, « des cas de bombardement de locaux de commissions électorales ». Quarante-six régions avaient déjà ouvert le vote anticipé quand elle prononçait ces mots.

Reste le pays réel, celui qui ne figure sur aucune liste. Après plus de quatre ans de guerre, un Russe sur deux décrit la situation comme « tendue ». Les frappes de drones ukrainiens sur les raffineries ont vidé des pompes à essence dans plusieurs régions, et l'économie encaisse mal la facture du front. Une peur, surtout, circule sous la campagne : celle d'une nouvelle vague de mobilisation décrétée sitôt les urnes closes, comme à l'automne 2022. Le pouvoir dément. Mais dans un système où l'on annexe par référendum et où l'on gagne par avance, un démenti ne vaut pas garantie.

Voilà l'exercice auquel se livre Vladimir Poutine : non pas conquérir une majorité qu'il détient, mais fabriquer la preuve d'une adhésion, au moment précis où l'usure gagne l'opinion et où la cote du parti s'effrite. Les observateurs indépendants ont presque disparu du terrain, chassés avec les ONG qui les envoyaient. Ce qui sortira des urnes lundi ne mesurera pas l'opinion des Russes. Cela mesurera la capacité du Kremlin à la mettre en chiffres.

Les premiers bureaux ouvriront vendredi à Vladivostok, neuf fuseaux avant Moscou. À cette heure, la Commission électorale n'avait toujours pas commenté les documents dérobés, et Alexeï Goussev, patron de la filiale de Rostelecom en charge d'une partie de l'infrastructure, se disait simplement pas au courant.