Kai Wegner n'apparaîtra sur aucune affiche dimanche. Le maire-gouverneur de Berlin, arrivé en tête il y a trois ans avec près de 28 % des voix, a renoncé cet été à briguer sa propre succession, dix semaines avant le vote. La panne géante qui a plongé des quartiers entiers de la capitale dans le noir en janvier, provoquée par un incendie criminel sur le réseau électrique, ne lui a jamais été pardonnée, pas plus que l'image d'un chef d'exécutif photographié sur un court de tennis pendant que la ville cherchait ses bougies. Sa CDU se présente devant l'Abgeordnetenhaus avec un autre visage, celui de Stefan Evers, et un pari : que les électeurs séparent le parti de l'homme.
Rien n'est moins sûr. Les derniers sondages dessinent à Berlin un duel que peu voyaient venir. Selon le Politbarometer de la ZDF publié le 12 septembre, Die Linke arrive en tête avec 23 % des intentions de vote, devant une CDU à 21 %. L'institut INSA, deux jours plus tard, les place à égalité autour de 20 %, l'AfD à 18 %, les Verts à 16 % et un SPD tombé à 12 %, son plus bas niveau dans la capitale. Le parti social-démocrate, qui dirigeait Berlin depuis des décennies avant 2023, pourrait finir cinquième. La formation de gauche radicale, elle, aura presque doublé son score de 2023.
Le moteur de cette bascule tient en un mot : le loyer. La crise du logement domine tout, et les Berlinois créditent Die Linke de la plus grande compétence sur le sujet. Sa tête de liste, Elif Eralp, promet un encadrement des loyers et la socialisation des grandes sociétés immobilières, une revendication née du référendum de 2021 resté sans traduction concrète. Le SPD de Steffen Krach réclame de son côté un plafonnement « contre l'arnaque ». Face à eux, la CDU défend son bilan sécuritaire et un cap qu'Evers résume par une « politique du centre », soutenu vendredi par le chancelier Friedrich Merz venu battre le rappel de l'électorat modéré. La campagne s'est jouée jusqu'au bout dans les salles de quartier : Die Linke a réuni ses figures historiques, Gregor Gysi et Petra Pau, sous le mot d'ordre « Silberlocken für Elif », les mèches d'argent pour Elif, tandis que le BSW de Sahra Wagenknecht bouclait sa campagne sur l'Alexanderplatz.
À trois cents kilomètres au nord, sur les rives de la Baltique, la campagne raconte une tout autre Allemagne. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l'AfD ne joue pas les seconds rôles : elle domine. Le sondage LänderTREND d'Infratest dimap réalisé fin août la crédite de 35 % des intentions de vote, loin devant les autres. Sa tête de liste, Leif-Erik Holm, ancien animateur de radio devenu l'un des visages du parti dans le Nord-Est, réclame des « centres de départ » pour les déboutés du droit d'asile et une police aux frontières du Land. Ici, le débat porte moins sur les loyers que sur les déserts médicaux, l'accès aux soins dans les campagnes et l'avenir économique de 1 700 kilomètres de côtes.
La comparaison avec le scrutin de Saxe-Anhalt, deux semaines plus tôt, hante les états-majors. Là-bas, le 6 septembre, l'extrême droite a franchi la barre des 40 %, pulvérisant la coalition sortante. Beaucoup redoutaient un effet d'entraînement. Il ne s'est pas produit comme prévu. Car en Mecklembourg-Poméranie, une digue tient : celle de Manuela Schwesig. La ministre-présidente sociale-démocrate, au pouvoir depuis 2017, voit son parti remonter à 32 %, à trois points seulement de l'AfD. Auprès des électeurs, l'écart est plus net encore. Selon Infratest dimap, 60 % des sondés la préfèrent à la tête du Land, contre 25 % pour Holm, et son action gouvernementale recueille 57 % d'approbation. Sa coalition rouge-rouge avec Die Linke, en revanche, n'aurait plus de majorité arithmétique, ce qui la contraindrait à chercher un nouveau partenaire.
C'est là que le paradoxe allemand se noue. L'AfD peut arriver en tête dimanche soir sans approcher le pouvoir, tous les autres partis maintenant leur refus catégorique de gouverner avec elle. Le parti d'extrême droite n'a encore jamais participé à un exécutif régional, et le cordon sanitaire, éprouvé mais debout, promet de tenir. Reste que gouverner sans lui suppose des alliances inédites. À Schwerin, un rapprochement du SPD avec la CDU locale, réduite à moins de 10 % dans les sondages, n'est plus tabou. À Berlin, où CDU et Die Linke s'excluent mutuellement, ce sont le SPD et les Verts qui feront les rois, quelle que soit la formation arrivée en tête.
Les services de sécurité allemands ont, ces dernières semaines, alerté sur des campagnes de désinformation et une ingérence russe présumée sur les réseaux sociaux, visant particulièrement les Länder de l'Est. Aucune ne semble avoir déplacé les grands équilibres, mais elles ajoutent une couche d'incertitude à une soirée qui en compte déjà beaucoup.
Les bureaux de vote fermeront dimanche à 18 heures. À Schwerin comme à Berlin, aucun responsable ne s'aventure à promettre un gouvernement au soir du dépouillement.