Un mois plus tôt, à Moscou, des chars avaient encerclé la Maison Blanche russe et un comité d'apparatchiks conservateurs avait tenté de renverser Mikhaïl Gorbatchev. Le putsch d'août 1991 s'était effondré en trois jours, mais il avait achevé de disloquer l'Union soviétique. À Erevan, le Soviet suprême arménien tenait déjà sa réponse prête. Le 21 septembre 1991, les électeurs de la petite république du Caucase se rendirent aux urnes pour trancher une seule question : « Êtes-vous d'accord pour que la République d'Arménie soit un État indépendant et démocratique, en dehors de l'URSS ? » Ils répondirent oui à 99,51 %.
La participation atteignit 95,05 %. Sur 2 163 967 inscrits, 2 042 627 votèrent pour l'indépendance, 10 002 seulement contre. La loi soviétique de 1990 encadrant les sécessions exigeait qu'une majorité des deux tiers des inscrits approuve la sortie de l'Union. L'Arménie franchit ce seuil avec une marge qui ne laissait place à aucune contestation juridique. Deux jours plus tard, le 23 septembre, le Conseil suprême proclamait officiellement l'indépendance, la première république transcaucasienne à sauter le pas après les pays baltes.
L'homme qui présidait à ce basculement s'appelait Levon Ter-Petrossian. Ancien dissident, philologue de formation, il dirigeait le Soviet suprême depuis août 1990 et venait du Comité Karabakh, ce mouvement né en 1988 autour d'une revendication brûlante : le rattachement à l'Arménie du Haut-Karabakh, enclave peuplée majoritairement d'Arméniens mais rattachée administrativement à l'Azerbaïdjan soviétique. Le 16 octobre 1991, moins d'un mois après le référendum, Ter-Petrossian était élu premier président de l'Arménie indépendante avec plus de 80 % des voix. Le vieux monde soviétique s'effaçait ; le 26 décembre 1991, l'URSS cessait formellement d'exister.
La liesse de l'automne masquait une équation impossible. L'indépendance arménienne et la question du Karabakh étaient nées du même mouvement, portées par les mêmes hommes. Le 10 décembre 1991, les Arméniens de l'enclave organisèrent à leur tour leur propre référendum d'autodétermination, plébiscitant massivement une indépendance que nul ne reconnut sur la scène internationale. La guerre, qui couvait depuis 1988, s'installa pour de bon. De 1992 à 1994, les forces arméniennes prirent le contrôle du Karabakh et de plusieurs districts azerbaïdjanais adjacents, au prix de dizaines de milliers de morts et de centaines de milliers de déplacés des deux côtés. Le cessez-le-feu de Bichkek, signé le 12 mai 1994, gela le conflit sans le régler. Il tiendrait vingt-six ans.
La jeune république paya cher cette victoire militaire. Enclavée, privée de ses frontières avec la Turquie et l'Azerbaïdjan qui la bloquèrent, l'Arménie s'arrima à la Russie, dont elle devint l'alliée militaire au sein de l'Organisation du traité de sécurité collective. Ter-Petrossian démissionna en 1998, remplacé par Robert Kotcharian puis Serge Sarkissian, deux hommes issus du Karabakh qui incarnèrent deux décennies de pouvoir contesté. En 2018, une contestation pacifique baptisée Révolution de velours porta au poste de Premier ministre un ancien journaliste, Nikol Pachinian, sur une promesse de rupture démocratique.
Le réveil fut terrible. À l'automne 2020, l'Azerbaïdjan, réarmé par les revenus du pétrole et appuyé par les drones turcs, lança une offensive qui écrasa en quarante-quatre jours les positions arméniennes. L'accord de cessez-le-feu du 9 novembre 2020, négocié sous l'égide de Moscou, restitua à Bakou l'essentiel des territoires conquis en 1994. Trois ans plus tard, le 19 septembre 2023, une opération éclair de l'armée azerbaïdjanaise fit capituler le Haut-Karabakh en une seule journée. Dans les dix jours qui suivirent, 100 617 personnes, soit la quasi-totalité de la population arménienne de l'enclave, prirent la route de l'Arménie, abandonnant leurs villages. Le rêve porté par les urnes de 1991 s'achevait par un exode.
Cette défaite a rebattu les cartes stratégiques d'un pays qui avait fondé sa sécurité sur l'alliance russe. Pachinian a accusé ouvertement Moscou de n'avoir rien fait pour protéger l'Arménie en 2020 comme en 2023. Erevan a gelé sa participation à l'alliance militaire dirigée par la Russie, puis, le 4 avril 2025, le Parlement a adopté une loi lançant le processus d'adhésion à l'Union européenne, geste hautement symbolique d'un basculement vers l'Ouest. Le 8 août 2025, à la Maison-Blanche, Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev ont paraphé, sous l'égide de Donald Trump, un projet d'accord de paix et signé une déclaration conjointe. Le texte prévoyait notamment un corridor de transit rebaptisé au nom du président américain.
Le traité, pourtant, reste à ce jour paraphé mais ni signé ni ratifié. Bakou conditionne sa signature à une révision de la Constitution arménienne, dont un texte de référence évoque encore le Karabakh ; Erevan refuse de céder dans l'immédiat et renvoie à un hypothétique référendum constitutionnel, sans calendrier. Des élections législatives sont attendues en Arménie autour de juin 2026, et nul, à Erevan, ne sait si elles se tiendront sur fond de paix scellée ou de statu quo prolongé. Trente-cinq ans après le oui à 99,5 %, un peuple qui avait voté son indépendance dans l'enthousiasme la vit désormais amputée de la cause même qui l'avait fait naître.