Le 7 février 2026, dans un immeuble de Port-au-Prince gardé par des véhicules blindés, neuf personnes ont transmis les rênes d'un pays exsangue. Ce jour-là, le Conseil présidentiel de transition, mis en place vingt-deux mois plus tôt, a remis ses pouvoirs au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avant de se dissoudre, comme le prévoyait son mandat. La scène résume à elle seule le paradoxe haïtien : un pouvoir qui se transmet dans les formes alors même que l'État ne contrôle plus qu'une fraction de sa capitale.
Haïti occupe le tiers occidental de l'île d'Hispaniola, qu'elle partage avec la République dominicaine, dans le nord des Caraïbes. Un peu plus de 27 000 kilomètres carrés, l'équivalent de la Belgique, pour près de douze millions d'habitants : la densité est forte, la terre souvent épuisée. Le nom taïno de l'île, Ayiti, signifie « terre des hautes montagnes », et le relief tient la promesse. Des chaînes escarpées couvrent l'essentiel du territoire, laissant peu de plaines cultivables. Cette géographie accidentée, longtemps déboisée pour le charbon de bois, expose le pays aux glissements de terrain et amplifie les catastrophes. Situé sur une faille sismique majeure et sur la route des cyclones, Haïti cumule les risques naturels. Le séisme du 12 janvier 2010, qui a fait plus de 200 000 morts, reste la blessure de référence, ravivée par un nouveau tremblement de terre meurtrier dans le Sud en 2021.
L'histoire du pays commence pourtant par un triomphe qui a marqué le monde. Colonie française baptisée Saint-Domingue, le territoire fut au dix-huitième siècle la plus riche possession sucrière de la planète, bâtie sur le travail forcé de centaines de milliers d'esclaves déportés d'Afrique. En 1791, une insurrection massive s'y déclenche. Après treize ans de guerre, portée par des figures comme Toussaint Louverture puis Jean-Jacques Dessalines, la colonie proclame son indépendance le 1er janvier 1804. Haïti devient la première république noire de l'histoire et le seul État né d'une révolte d'esclaves victorieuse. Ce fait fondateur a une portée universelle : il a précédé et inspiré nombre de mouvements d'émancipation à travers le continent américain.
La victoire s'est payée cher. Pour obtenir la reconnaissance de Paris, Haïti accepte en 1825 de verser à la France une indemnité colossale destinée à dédommager les anciens colons. Cette dette, remboursée pendant plus d'un siècle au prix d'emprunts ruineux, a durablement asphyxié les finances du jeune État. S'y ajoutent une succession de dictatures, d'occupations et de coups d'État. L'occupation américaine de 1915 à 1934, puis la dictature héréditaire des Duvalier, père et fils, de 1957 à 1986, ont laissé un appareil d'État affaibli et une culture politique marquée par la violence et l'impunité.
Le retour à la démocratie, amorcé avec l'élection de Jean-Bertrand Aristide en 1990, n'a jamais produit la stabilité espérée. Depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse à son domicile, dans la nuit du 7 juillet 2021, le pays est entré dans une zone grise. Aucune élection nationale n'a eu lieu depuis, le Parlement ne fonctionne plus, et le dernier président élu a été tué sans qu'aucun successeur légitime n'ait été désigné par les urnes. Le vide institutionnel a laissé le champ à des coalitions de gangs armés qui, à partir de 2023, ont pris le contrôle de larges pans de Port-au-Prince, coupant les axes routiers, attaquant les prisons et les ports, et rançonnant la population.
Face à l'effondrement, la communauté internationale a tenté un montage inédit. Un Conseil présidentiel de transition, composé de représentants des principaux courants politiques et de la société civile, a été formé en avril 2024 avec pour mission d'organiser le retour à l'ordre constitutionnel et de préparer des élections. En parallèle, une mission multinationale de soutien à la sécurité, conduite par le Kenya et appuyée par les États-Unis, a été déployée pour épauler la police haïtienne. Les résultats sont restés en deçà des attentes : manque de moyens, désaccords internes, soupçons de corruption au sein même du Conseil. À l'expiration de son mandat, début février 2026, l'organe a passé la main à Alix Didier Fils-Aimé, chef d'un gouvernement de transition chargé de tenir le pays jusqu'à des scrutins dont le calendrier reste incertain.
La réalité quotidienne reste dure. Selon les Nations unies, plus d'un million de personnes ont fui leur domicile à cause des violences, et une part importante de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë. Les hôpitaux fonctionnent au ralenti, l'école est interrompue dans de nombreux quartiers, et l'économie informelle, qui fait vivre la majorité des ménages, tourne au rythme des coupures imposées par les groupes armés. Beaucoup de Haïtiens ont choisi l'exil, vers la République dominicaine voisine, les États-Unis, le Canada, le Chili ou la France, alimentant une diaspora estimée à plusieurs millions de personnes dont les transferts d'argent représentent une part majeure du revenu national.
Il serait pourtant réducteur de résumer Haïti à sa crise. Le pays possède une culture d'une densité rare : une langue, le créole haïtien, parlée par tous et coofficielle avec le français ; une peinture reconnue internationalement ; une tradition musicale, du compas au rap créole, exportée bien au-delà des Caraïbes ; et le vaudou, religion structurante née de la rencontre entre héritages africains et catholicisme. Cette vitalité créative, portée aussi par la diaspora, continue d'irriguer la vie culturelle mondiale.
L'avenir immédiat dépendra d'un enchaînement encore hypothétique : rétablir un minimum de sécurité, désarmer ou neutraliser les gangs, puis organiser des élections crédibles pour redonner au pouvoir une légitimité issue des urnes. Aucune de ces étapes n'est acquise. Le gouvernement Fils-Aimé hérite d'un État à reconstruire presque entièrement, avec des ressources limitées et une population épuisée mais résiliente. Le pays qui a conquis la liberté pour ses esclaves cherche aujourd'hui à réinventer les conditions de sa propre gouvernance. La prochaine échéance électorale n'a pas de date ferme. À Port-au-Prince, personne ne s'aventure à en fixer une.