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MEMOIRE D'URNES

22 septembre 2006 : Gambie, les billes qui reconduisirent Yahya Jammeh

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Dans les bureaux de vote gambiens, on ne glisse pas un bulletin dans une urne : on dépose une bille de verre dans l'un des fûts métalliques peints aux couleurs des candidats. Le système, en usage depuis 1965 pour contourner l'analphabétisme, fait tinter chaque suffrage contre une clochette dissimulée au fond du tambour. Le 22 septembre 2006, dans 989 bureaux, ces clochettes sonnèrent surtout pour un homme. Yahya Jammeh, arrivé au pouvoir douze ans plus tôt par un coup d'État, remportait un troisième mandat avec 67,33 % des voix.

Face à lui, l'opposition partait en ordre dispersé et vaincue d'avance. Ousainou Darboe, avocat et chef du Parti démocratique uni, réunissait 26,69 % des suffrages. Halifa Sallah, candidat d'une coalition baptisée Alliance nationale pour la démocratie et le développement, en récoltait 5,98 %. Sur 670 336 inscrits, un peu moins de 59 % se déplacèrent. Darboe contesta aussitôt un scrutin qu'il jugeait « ni libre ni équitable », dénonçant l'intimidation systématique des électeurs, l'usage des ressources de l'État et le monopole du sortant sur les médias publics. Ses protestations restèrent sans suite.

Le vote se tenait dans un climat de peur soigneusement entretenu. Six mois plus tôt, en mars 2006, le pouvoir avait annoncé avoir déjoué une tentative de coup d'État attribuée au colonel Ndure Cham, ancien chef d'état-major en fuite. L'affaire avait servi de prétexte à une vague d'arrestations, de purges dans l'armée et de disparitions, orchestrées par les services de renseignement. Des organisations comme Amnesty International y virent une manière commode d'éliminer opposants et officiers suspects avant l'échéance électorale. Jammeh, lui, cultivait une aura de toute-puissance. Officier subalterne de 29 ans lorsqu'il s'était emparé du pouvoir en juillet 1994, il régnait désormais sur la plus petite nation d'Afrique continentale comme sur un domaine privé.

Ses excentricités allaient bientôt franchir un cap. En janvier 2007, quelques mois après sa réélection, il annonça avoir découvert un remède contre le sida, une pâte d'herbes, de bananes et de récitations coraniques administrée les jours qu'il fixait lui-même. Des patients furent contraints d'interrompre leurs traitements antirétroviraux pour se soumettre à ce « programme présidentiel ». La commission vérité mise en place après sa chute établirait qu'au moins quarante et une personnes moururent pendant ou après ce prétendu traitement. Jammeh menaçait par ailleurs de « décapiter » les homosexuels et affirmait qu'il gouvernerait, s'il plaisait à Dieu, « un milliard d'années ».

Le milliard d'années dura vingt-deux ans. Réélu de nouveau en 2011, dans des conditions telles que la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest refusa d'y envoyer des observateurs, Jammeh crut son pouvoir inexpugnable. Le 1er décembre 2016, les billes gambiennes le désavouèrent. Un promoteur immobilier discret, Adama Barrow, porté par une coalition de sept partis, recueillait 43,29 % des voix contre 39,64 % au président sortant. La surprise fut totale. Jammeh reconnut sa défaite à la télévision, félicita son vainqueur, puis se ravisa une semaine plus tard, rejetant les résultats et exigeant un nouveau scrutin.

La crise qui suivit tint le pays en haleine pendant six semaines. Barrow prêta serment le 19 janvier 2017 à l'ambassade de Gambie à Dakar, réfugié au Sénégal voisin. La Cédéao déploya une force militaire régionale et adressa un ultimatum à Banjul. Le 21 janvier 2017, Jammeh cédait enfin, quittant le pays pour un exil en Guinée équatoriale, emportant dans ses bagages, selon les enquêtes ultérieures, une partie du Trésor public. Il y réside toujours.

Neuf ans après sa fuite, l'ombre de Yahya Jammeh continue de peser sur la Gambie, mais elle a changé de nature : celle d'un homme que la justice cherche à rattraper. La Commission vérité, réconciliation et réparations remit son rapport final au président Barrow le 25 novembre 2021, recommandant la poursuite de l'ancien dirigeant et de ses complices pour crimes contre l'humanité, meurtres, tortures et viols. En décembre 2024, la Cédéao a approuvé la création d'un tribunal hybride, gambien et régional, chargé de juger les crimes de l'ère Jammeh, dont la mise en place s'est poursuivie en 2025.

Ailleurs, la compétence universelle a déjà frappé son entourage. En Suisse, l'ancien ministre de l'Intérieur Ousman Sonko a été condamné le 15 mai 2024 à vingt ans de prison pour crimes contre l'humanité. Aux États-Unis, Michael Sang Correa, ancien membre du commando surnommé les « Junglers », a été reconnu coupable de torture à Denver le 15 avril 2025, puis condamné le 22 août 2025 à plus de soixante-sept ans de prison, premier ressortissant étranger jugé pour ce motif sur le sol américain. En Allemagne, un autre « Jungler » purge la réclusion à perpétuité.

Adama Barrow, lui, a été réélu dès le premier tour le 4 décembre 2021, avec 53,23 % des voix et une participation record de 89 %. Il brigue un troisième mandat lors de la présidentielle fixée au 5 décembre 2026, dans un pays où la limitation du nombre de mandats reste, faute d'une constitution adoptée, une promesse non tenue. Vingt ans après le scrutin où les billes avaient reconduit un autocrate, les mêmes fûts métalliques attendent les électeurs gambiens. L'homme qu'ils avaient plébiscité, lui, attend à Malabo qu'un tribunal réclame son extradition.