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MEMOIRE D'URNES

23 septembre 1973 : Argentine, le vieux général et sa femme, plébiscités

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Il y avait dix-huit ans qu'un régime militaire l'avait chassé du pouvoir et poussé à l'exil. Le 23 septembre 1973, Juan Domingo Perón, 77 ans, se présentait de nouveau devant les électeurs argentins, et il ne se présentait pas seul. Sur le bulletin du Front justicialiste de libération figurait, à ses côtés comme candidate à la vice-présidence, son épouse, María Estela Martínez de Perón, que tout le pays connaissait sous le prénom d'Isabel. Un couple marié briguait la tête de l'État. Les Argentins leur offrirent 61,85 % des voix.

Le score était écrasant : 7 359 252 suffrages, l'un des plus forts jamais réunis par une formule présidentielle depuis l'instauration du vote secret et obligatoire. Le vieux radical Ricardo Balbín, chef de l'Union civique radicale, épaulé par un jeune Fernando de la Rúa, plafonnait à 24,42 %. Le conservateur Francisco Manrique recueillait 12,19 %, le socialiste Juan Carlos Coral 1,54 %. Dans une participation massive, l'Argentine venait de rappeler au pouvoir l'homme que ses généraux avaient interdit de cité pendant près de deux décennies.

Le chemin de ce retour avait été tortueux et sanglant. Au printemps, en mars 1973, le péronisme avait déjà remporté une première présidentielle par procuration. Interdit de se présenter, Perón avait fait élire un fidèle, Héctor Cámpora, sous un slogan resté célèbre : « Cámpora au gouvernement, Perón au pouvoir. » Cámpora, investi le 25 mai, n'était qu'un intérimaire chargé de préparer le retour du chef. Ce retour, définitif, eut lieu le 20 juin 1973. Des millions de personnes convergèrent vers l'aéroport d'Ezeiza pour accueillir l'exilé. La journée vira au massacre : des tireurs embusqués, appartenant aux factions rivales du mouvement, ouvrirent le feu sur la foule, faisant des dizaines de morts. La guerre entre la gauche et la droite péronistes, longtemps différée, éclatait au grand jour le jour même des retrouvailles.

Cámpora démissionna le 13 juillet pour ouvrir la voie au maître. Une présidence intérimaire, confiée à Raúl Lastiri, convoqua la nouvelle élection. Cette fois, Perón pouvait concourir. Restait le choix de sa colistière. En désignant Isabel, ancienne danseuse rencontrée à Panama pendant l'exil, plutôt qu'une figure du mouvement, le vieux général plaçait à un battement de cœur de la présidence une femme sans expérience politique et sans base propre. Le calcul semblait alors secondaire. Perón, adulé, paraissait indestructible.

Il ne l'était pas. Investi le 12 octobre 1973, il mourut le 1er juillet 1974, à 78 ans, moins de neuf mois après son triomphe. Isabel Perón lui succéda sur-le-champ, devenant la première femme au monde à porter le titre de présidente d'une république. Le pays qu'elle héritait se défaisait. Autour d'elle, son ministre du Bien-être social, José López Rega, astrologue devenu éminence grise, pilotait dans l'ombre l'Alliance anticommuniste argentine, la sinistre Triple A, escadron de la mort qui assassina des centaines de militants de gauche. À l'été 1975, le plan de choc du ministre Celestino Rodrigo, le « Rodrigazo », précipita une dévaluation brutale et une flambée inflationniste qui laminèrent les salaires et jetèrent les syndicats dans la rue.

L'issue était écrite. Le 24 mars 1976, une junte conduite par le général Jorge Videla renversa Isabel Perón et instaura le « Processus de réorganisation nationale », la dictature la plus meurtrière de l'histoire argentine. Le terrorisme d'État y fit, selon les organisations de défense des droits humains, jusqu'à trente mille disparus. Le plébiscite de 1973, censé rouvrir une parenthèse démocratique, avait débouché sur sept ans de terreur.

Un demi-siècle plus tard, le péronisme n'a jamais quitté la vie politique argentine, mais il traverse l'une de ses plus rudes traversées du désert. En novembre 2023, les électeurs ont porté à la présidence Javier Milei, économiste libertarien qui a fait de la détestation du péronisme et de la « caste » le cœur de son discours. Investi le 10 décembre 2023, il a mené une cure d'austérité radicale contre l'appareil d'État bâti par le mouvement. Aux élections de mi-mandat du 26 octobre 2025, son parti, La Libertad Avanza, a créé la sensation en dépassant 40 % au niveau national et en l'emportant jusque dans la province de Buenos Aires, bastion historique du justicialisme. Un péronisme divisé s'est retrouvé, pour la première fois depuis longtemps, en position de faiblesse au Congrès.

Quant à celle qui présida le pays au bord du gouffre, elle vit encore. María Estela Martínez de Perón a fêté ses 95 ans en février 2026, retirée depuis 1981 dans une résidence des sierras de Madrid, où la presse argentine décrit une existence de recluse, tenue à l'écart des journalistes comme de la justice de son pays, qui a longtemps cherché à l'interroger sur les crimes de la Triple A. La dernière survivante du ticket plébiscité de 1973 n'accorde plus d'entretien. Elle garde, dans son refuge castillan, les secrets d'une élection remportée à près de 62 % et d'un pays qui, trois ans plus tard, avait sombré.