À Varsovie, la cohabitation a un visage et une adresse. Depuis le palais présidentiel, Karol Nawrocki, élu en 2025 et entré en fonction en août de la même année, oppose son veto ou sa signature aux textes que lui envoie, depuis la chancellerie voisine, le Premier ministre Donald Tusk. Le premier, historien de formation et conservateur revendiqué, a été porté par le camp national. Le second, europhile convaincu, dirige une coalition pro-européenne. Deux hommes, deux visions du pays, condamnés à gouverner ensemble jusqu'aux prochaines échéances.
La Pologne occupe une position centrale sur le continent européen et s'étend sur près de 313 000 kilomètres carrés, entre la mer Baltique au nord et les Carpates au sud. Son nom vient du mot slave « pole », la plaine, et la géographie l'explique : l'essentiel du territoire est une vaste étendue ouverte, sans frontière naturelle marquée à l'est comme à l'ouest. Cette absence de rempart a façonné toute l'histoire nationale. Le pays est bordé par sept voisins, de l'Allemagne à l'ouest jusqu'à l'Ukraine, la Biélorussie et l'enclave russe de Kaliningrad à l'est, en passant par la Lituanie, la Slovaquie et la République tchèque. Cette position de carrefour, entre le monde germanique et le monde russe, a fait de la Pologne une terre de passage des armées et un enjeu permanent pour ses puissants voisins.
Avec environ 37 millions d'habitants, la Pologne est l'un des pays les plus peuplés de l'Union européenne. Sa population est très majoritairement catholique, héritage d'une identité forgée dans la fidélité à Rome, et l'un des rares grands pays du continent à être resté aussi homogène sur le plan religieux. La capitale, Varsovie, reconstruite pierre par pierre après avoir été rasée pendant la Seconde Guerre mondiale, symbolise cette obstination à renaître.
L'histoire polonaise est celle d'un État qui a plusieurs fois disparu de la carte pour toujours ressurgir. Au seizième siècle, l'union avec la Lituanie forme l'une des plus vastes puissances d'Europe, dotée d'institutions originales où la noblesse élisait son roi. Cette république nobiliaire décline ensuite face à la montée de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, qui se partagent le pays en trois étapes, entre 1772 et 1795. Pendant cent vingt-trois ans, la Pologne n'existe plus comme État, mais survit comme nation, portée par sa langue, sa foi et sa culture. Elle renaît en 1918, à la faveur de l'effondrement des empires, avant d'être de nouveau écrasée en 1939, cette fois entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique.
Les six années qui suivent comptent parmi les plus tragiques de l'histoire européenne. Théâtre principal de la Shoah, la Pologne occupée abrite les camps d'extermination où sont assassinés des millions de juifs, dont la quasi-totalité de la communauté juive polonaise, l'une des plus importantes du monde avant-guerre. Le pays perd environ un sixième de sa population et voit sa capitale détruite. La libération de 1945 ne rend pas la liberté : elle place la Pologne dans l'orbite soviétique pour près d'un demi-siècle.
C'est de Pologne que partira la première brèche dans le bloc communiste. En 1980, sur les chantiers navals de Gdansk, un électricien nommé Lech Walesa fonde Solidarnosc, premier syndicat libre de l'Est, qui devient vite un mouvement de masse fort de plusieurs millions de membres. L'élection en 1978 d'un pape polonais, Jean-Paul II, avait déjà galvanisé le pays. Malgré l'instauration de la loi martiale, la contestation résiste. En 1989, des négociations aboutissent aux premières élections partiellement libres du bloc soviétique, remportées par l'opposition. La chute du communisme polonais précède de quelques mois celle du mur de Berlin.
La suite tient du redressement spectaculaire. En moins de deux décennies, la Pologne passe d'une économie planifiée en faillite à l'une des plus dynamiques du continent. Elle rejoint l'OTAN en 1999, puis l'Union européenne en 2004. Depuis, son économie n'a pratiquement jamais cessé de croître, résistant même à la crise financière de 2008 sans entrer en récession, un cas unique en Europe. Devenue la sixième économie de l'Union, la Pologne s'est imposée comme une destination majeure pour les investissements industriels et comme un acteur qui pèse à Bruxelles.
La vie politique récente est marquée par une polarisation profonde. Pendant huit ans, le parti conservateur Droit et Justice a dirigé le pays, engageant une refonte de la justice et des médias publics qui lui a valu de vifs conflits avec l'Union européenne sur le respect de l'État de droit. Le retour au pouvoir de Donald Tusk, fin 2023, à la tête d'une coalition pro-européenne, a amorcé un rééquilibrage. Mais l'élection à la présidence de Karol Nawrocki, en 2025, a rebattu les cartes : doté d'un droit de veto, le chef de l'État conservateur peut bloquer une large part du programme du gouvernement. Cette cohabitation tendue freine plusieurs réformes et rythme désormais la vie institutionnelle du pays.
Sur la scène internationale, la guerre en Ukraine a propulsé la Pologne au premier rang. Frontalière du conflit, elle est devenue la principale plaque tournante de l'aide militaire et humanitaire à Kiev, et a accueilli des millions de réfugiés ukrainiens. Varsovie a fait de la défense une priorité absolue, portant ses dépenses militaires à un niveau parmi les plus élevés de l'OTAN rapportés à sa richesse nationale. Le pays modernise à marche forcée son armée et se pense désormais comme le verrou du flanc oriental de l'Alliance atlantique.
Reste une question qui traverse toute la société : quelle place tenir entre une Europe dont la Pologne est devenue un poids lourd et une identité nationale que ses dirigeants conservateurs veulent préserver. La réponse se jouera en partie dans le duel quotidien entre le palais présidentiel et la chancellerie. Les prochaines élections législatives diront lequel des deux camps l'aura emporté. En attendant, à Varsovie, chaque loi votée doit encore franchir deux signatures qui, le plus souvent, ne s'accordent pas.