Pour la première fois depuis 1949, le nom de la chancelière sortante ne figurait sur aucun bulletin. Après seize ans au pouvoir, Angela Merkel avait choisi de se retirer sans se représenter, laissant les Allemands désigner son successeur sans elle. Le 26 septembre 2021, ils le firent d'une main hésitante. Le Parti social-démocrate d'Olaf Scholz, longtemps donné troisième, l'emporta d'un cheveu, avec 25,7 % des voix et 206 sièges, à peine un point et demi devant l'union conservatrice.
Seize années s'achevaient ainsi, celles d'une chancelière qui avait traversé la crise financière, la crise de l'euro, la crise migratoire et la pandémie, et que ses compatriotes surnommaient simplement « Mutti », maman. Merkel s'effaçait volontairement, au sommet de sa popularité, laissant à ses héritiers un pays prospère et un parti désorienté.
La victoire de Scholz tenait moins de l'adhésion que du dernier survivant d'une campagne d'éliminations. La CDU flanquée de la CSU, orpheline de Merkel, tombait à 24,1 % et 197 sièges, le pire résultat de son histoire fédérale. Les Verts d'Annalena Baerbock réalisaient leur meilleur score national, 14,8 % et 118 élus, sans atteindre les sommets qu'ils avaient un temps espérés. Les libéraux du FDP de Christian Lindner obtenaient 11,5 %, l'AfD 10,3 %, et Die Linke, tombée sous la barre des 5 %, ne sauvait sa présence que par trois mandats directs. La participation s'établissait à 76,4 %, dans un Bundestag démesurément gonflé à 736 sièges.
La campagne avait tenu de la course d'obstacles, et chaque favori s'y était pris les pieds à son tour. Trois candidats à la chancellerie s'affrontaient, du jamais-vu. Baerbock, partie en tête au printemps, avait vu sa dynamique brisée par une série de polémiques : des passages non attribués dans son livre, un curriculum vitae embelli, une prime déclarée tardivement. Armin Laschet, le dauphin conservateur, s'était effondré le 17 juillet 2021 en se faisant filmer hilare, à l'arrière-plan, pendant que le président de la République s'exprimait sur les inondations meurtrières qui venaient de ravager la vallée de l'Ahr. L'image fit le tour du pays. Scholz, ministre des Finances flegmatique, presque terne, l'emporta pour n'avoir pas trébuché.
Le vrai pouvoir, ce soir-là, était pourtant entre les mains des deux formations arrivées derrière. Ensemble, les Verts et le FDP pesaient environ un quart des voix, et aucune majorité ne se dessinait sans eux. Les deux partis, que presque tout séparait, négocièrent d'abord entre eux avant de choisir leur partenaire principal. Ils optèrent pour Scholz. De cet accord improbable naquit la coalition « feu tricolore », du rouge social-démocrate, du vert écologiste et du jaune libéral, première alliance de ce type au niveau fédéral. Le 8 décembre 2021, le Bundestag élisait Olaf Scholz chancelier.
Son mandat fut aussitôt happé par l'Histoire. Le 24 février 2022, la Russie envahissait l'Ukraine. Trois jours plus tard, le 27 février, Scholz prononçait devant le Parlement un discours resté célèbre sous le nom de Zeitenwende, le « changement d'époque » : un fonds spécial de cent milliards d'euros pour réarmer la Bundeswehr, l'objectif des 2 % du produit intérieur brut consacrés à la défense, des livraisons d'armes à Kiev. En quelques phrases, l'Allemagne rompait avec des décennies de retenue militaire héritées de l'après-guerre. Le chancelier terne venait de signer l'un des tournants les plus lourds de la politique allemande contemporaine.
La suite fut moins glorieuse. Minée par les querelles budgétaires entre sociaux-démocrates, écologistes et libéraux, la coalition tricolore se délita au fil des mois. Le 6 novembre 2024, Scholz limogea son ministre des Finances, Christian Lindner, faisant éclater l'attelage. Réduit à un gouvernement minoritaire, le chancelier perdit délibérément un vote de confiance le 16 décembre 2024, par 394 voix contre 207, pour provoquer des élections anticipées. Le Bundestag fut dissous, et l'expérience née des urnes de 2021 s'acheva en queue de poisson.
Le verdict des électeurs, le 23 février 2025, fut sans appel pour celui qui avait incarné le tournant. Le SPD s'effondra à 16,4 % des voix, le pire résultat de son histoire, une chute d'environ neuf points en une seule législature. La CDU/CSU de Friedrich Merz arrivait en tête avec 28,5 %, l'AfD d'Alice Weidel bondissait à 20,8 % et devenait la deuxième force du pays, tandis que le FDP de Lindner, passé sous les 5 %, disparaissait purement et simplement du Bundestag. La participation grimpait à 82,5 %, la plus forte depuis la réunification.
Merz forma une nouvelle grande coalition avec un SPD réduit à l'état de partenaire junior et fut élu chancelier le 6 mai 2025, après avoir échoué de justesse au premier tour, incident inédit dans l'histoire de la République fédérale. Olaf Scholz, lui, quittait la chancellerie moins de quatre ans après y être entré. L'homme qui avait clos l'ère Merkel n'aura pas eu le temps d'en ouvrir une à son nom. En 2026, l'Allemagne est gouvernée par Friedrich Merz, et le parti qui avait remporté le scrutin de 2021 en médite encore la brièveté du triomphe.