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UN JOUR, UN PAYS

Koweït, l'or sous le sable

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

À Koweït City, la vie politique s'est arrêtée par décret. En mai 2024, l'émir Cheikh Meshal al-Ahmad al-Jaber al-Sabah, monté sur le trône quelques mois plus tôt, a dissous l'Assemblée nationale et suspendu plusieurs articles de la Constitution, se donnant le droit de gouverner sans Parlement pour une durée pouvant aller jusqu'à quatre ans. Dans un pays qui abritait l'assemblée élue la plus puissante du golfe Persique, la décision a fait l'effet d'un coup d'arrêt.

Le Koweït est un petit État du nord-est de la péninsule arabique, à peine 18 000 kilomètres carrés, à peu près la taille d'un département français, niché au fond du golfe Persique entre l'Irak au nord et l'Arabie saoudite au sud. Le territoire est presque entièrement désertique, plat, aride, balayé par des étés parmi les plus chauds de la planète où le thermomètre dépasse régulièrement les 50 degrés. L'eau douce y est si rare que le pays compte parmi les plus gros producteurs d'eau dessalée au monde. Sa population, d'environ 4,5 millions d'habitants, présente une particularité frappante : près de sept résidents sur dix sont des étrangers, travailleurs venus d'Asie du Sud et d'autres pays arabes, tandis que les citoyens koweïtiens de plein droit forment une minorité au sein de leur propre pays.

Avant le pétrole, il y avait la mer. Fondée au dix-huitième siècle, la cité de Koweït vivait du commerce maritime, de la construction navale et surtout de la pêche aux perles, dont elle était l'un des grands centres du Golfe. La famille Al-Sabah, qui règne encore aujourd'hui, y exerçait le pouvoir depuis cette époque, en s'appuyant sur les grandes familles de marchands. Menacé par ses voisins, l'émirat se place en 1899 sous protectorat britannique, un statut qui le préservera notamment des ambitions ottomanes puis irakiennes. L'effondrement du marché de la perle, dans les années 1930, aurait pu ruiner le pays. Le pétrole l'a sauvé.

La découverte d'immenses gisements, exploités à partir de la fin des années 1930 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, a métamorphosé le Koweït. Le pays détient environ 7 % des réserves mondiales de brut, une richesse colossale pour un territoire aussi exigu. L'indépendance, obtenue en 1961, s'accompagne d'une redistribution massive de la rente pétrolière : éducation et santé gratuites, emplois publics garantis, absence d'impôt sur le revenu. En quelques décennies, une société de marchands et de pêcheurs est devenue l'une des plus riches du monde par habitant.

Cette prospérité a aussi attisé les convoitises. Dans la nuit du 2 août 1990, les troupes irakiennes de Saddam Hussein envahissent le Koweït et l'annexent, provoquant une crise internationale majeure. Une coalition conduite par les États-Unis libère le pays au début de 1991, mais l'armée irakienne en retraite incendie des centaines de puits de pétrole, causant une catastrophe écologique dont les images ont fait le tour du monde. Le traumatisme de l'invasion a durablement orienté la politique étrangère koweïtienne vers une alliance étroite avec Washington.

Sur le plan intérieur, le Koweït a longtemps fait exception dans une région dominée par les monarchies absolues. Sa Constitution de 1962 institue une Assemblée nationale élue dotée de réels pouvoirs : elle peut légiférer, interpeller les ministres et bloquer les projets du gouvernement. Cette vitalité parlementaire, unique dans le Golfe, s'est toutefois muée en blocage chronique. Les affrontements incessants entre les députés et l'exécutif, nommé par l'émir au sein de la famille régnante, ont provoqué des dissolutions à répétition et une instabilité gouvernementale qui a freiné de nombreuses réformes.

C'est cette paralysie que l'émir Meshal a invoquée pour suspendre la vie parlementaire en 2024. Arrivé au pouvoir en décembre 2023 à la mort de son demi-frère, ce dirigeant âgé, ancien responsable des services de sécurité, a estimé que le pays ne pouvait plus se permettre l'obstruction. Ses partisans y voient un mal nécessaire pour débloquer des dossiers économiques urgents. Ses détracteurs dénoncent un tournant autoritaire qui aligne le Koweït sur ses voisins et efface ce qui faisait sa singularité. Le sort des « bidoun », ces résidents apatrides installés de longue date et privés de nationalité, reste une plaie ouverte de la société koweïtienne.

La société koweïtienne conserve par ailleurs une identité culturelle affirmée, entre tradition bédouine et modernité urbaine. La capitale, dominée par ses tours emblématiques dressées face à la mer, concentre l'essentiel de la population et de l'activité. Le pays a longtemps cultivé une réputation d'ouverture intellectuelle et de liberté de ton, portée par une presse dynamique et une scène littéraire reconnue dans le monde arabe. Cette effervescence, née d'une prospérité précoce, contraste avec la prudence politique imposée par le contexte régional et par le poids des équilibres tribaux et confessionnels, entre majorité sunnite et importante minorité chiite.

Le défi de fond se situe ailleurs. Comme tous les pays du Golfe, le Koweït sait que l'ère du tout-pétrole est comptée. Sa richesse dépend encore massivement des hydrocarbures, qui fournissent l'essentiel des recettes de l'État. Ses voisins, l'Arabie saoudite et surtout les Émirats arabes unis, ont engagé des transformations spectaculaires pour diversifier leur économie et attirer investisseurs et touristes. Le Koweït, freiné par ses blocages politiques, a pris du retard. Le pays dispose pourtant d'un atout considérable : un fonds souverain parmi les plus anciens et les mieux dotés au monde, alimenté depuis des décennies par la rente et destiné précisément à préparer l'après-pétrole.

L'émir a promis que la suspension du Parlement servirait à réformer avant de rendre la parole aux électeurs. Aucune date n'a été fixée pour de nouvelles élections. Dans les cafés de Koweït City, où l'on débattait autrefois avec une liberté rare dans la région, la même question revient sans cesse : le pays saura-t-il moderniser son économie sans renoncer à ce qui faisait, aussi, sa fierté politique. La réponse attendra la fin d'une parenthèse dont personne ne connaît encore le terme.