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MEMOIRE D'URNES

27 septembre 1968 : Maldives, l'archipel qui congédia son sultan

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Le pays le plus petit et le plus dispersé du monde s'apprêtait à changer de régime pour la deuxième fois en quinze ans. À l'automne 1968, les Maldives, un chapelet de plus de mille îles de corail perdues dans l'océan Indien, tournaient le dos à huit siècles de monarchie. Le 27 septembre 1968, les électeurs de l'archipel furent appelés à ratifier le nom de celui qui deviendrait le premier président de la Deuxième République : Ibrahim Nasir, l'homme fort du pays. D'après les résultats officiels rapportés à l'époque, l'approbation dépassa 97 %, pour une participation annoncée proche de la quasi-unanimité.

Le scrutin n'avait rien d'une compétition. Il s'agissait d'un plébiscite de ratification : le Majlis, le Parlement, avait au préalable désigné Nasir, et le vote populaire venait sceller ce choix d'un candidat unique. Les taux vertigineux qui l'accompagnèrent, comme les circonstances qui l'entourent, doivent être maniés avec prudence, tant les sources écrites sur ces événements demeurent rares. Ils traduisent surtout l'absence d'alternative dans un pays où le pouvoir se concentrait déjà entre les mains d'un seul homme.

La bascule s'était amorcée quelques mois plus tôt. Le 15 mars 1968, un référendum avait scellé le sort du sultanat. La question posée aux Maldiviens était limpide : fallait-il remplacer la monarchie constitutionnelle par une république présidentielle ? Le oui l'emporta avec 81,23 % des suffrages, 36 997 voix contre 8 551, sur une participation de plus de 93 %. Le dernier sultan, Muhammad Fareed Didi, était écarté, et une institution vieille d'environ huit cent cinquante ans s'éteignait. La Deuxième République fut officiellement proclamée le 11 novembre 1968, jour où Nasir prêta serment comme président.

L'homme n'était pas un inconnu. Premier ministre depuis 1957, Ibrahim Nasir avait mené le pays vers l'indépendance, arrachée au Royaume-Uni le 26 juillet 1965 après des décennies de protectorat. Deux mois plus tard, le 21 septembre 1965, les Maldives avaient été admises aux Nations unies, alors le plus petit État jamais accueilli dans l'organisation, avec une population d'à peine quatre-vingt mille âmes. L'indépendance restait pourtant partielle : les Britanniques conservaient une base aérienne sur l'atoll d'Addu, à Gan, tout au sud de l'archipel, vestige stratégique de la guerre froide qu'ils n'évacueraient qu'en 1976.

Cette base avait déjà failli déchirer le pays. Entre 1959 et 1963, les atolls du sud, qui vivaient des emplois et des revenus de Gan, avaient fait sécession sous le nom de République unie de Suvadive, menés par un certain Abdullah Afif, en révolte contre la politique fiscale de Malé. Nasir avait maté la rébellion sans ménagement, allant jusqu'à faire évacuer de force et détruire l'île de Havaru Thinadhoo. L'unité de l'archipel, reconquise dans la douleur, restait fragile. L'économie, elle, reposait sur la pêche et l'exportation de thon séché, ce « poisson maldivien » vendu au Sri Lanka voisin. Nasir amorça une modernisation prudente, mécanisant la flotte et ouvrant, au début des années 1970, les premiers complexes touristiques qui feraient plus tard la fortune du pays.

Le régime qu'il installa fut autoritaire, et sa fin brutale. Accusé de détournement de fonds, Nasir quitta le pouvoir puis s'exila à Singapour le 7 décembre 1978. Son successeur, Maumoon Abdul Gayoom, s'installa pour trente ans, de 1978 à 2008, traversant plusieurs tentatives de coup d'État, dont celle de 1988 déjouée grâce à une intervention militaire indienne. La démocratisation vint tard : une nouvelle Constitution en 2008 ouvrit la voie à Mohamed Nasheed, premier président élu au suffrage pluraliste, bientôt connu dans le monde entier comme le héraut de la cause climatique, avant d'être contraint à la démission en 2012 dans des circonstances contestées.

Un demi-siècle après le plébiscite de 1968, les Maldives restent tiraillées entre les grandes puissances qui convoitent leur position sur les routes maritimes de l'océan Indien. Élu à la fin septembre 2023 sur un slogan hostile à la présence indienne, « India Out », et investi le 17 novembre 2023, le président Mohamed Muizzu a d'abord fait retirer les militaires indiens de l'archipel, une opération achevée en mai 2024, tout en se rapprochant ostensiblement de Pékin. Puis, rattrapé par une grave crise de la dette, il a opéré un spectaculaire revirement : en juillet 2025, Narendra Modi était l'invité d'honneur des soixante ans de l'indépendance maldivienne, à Malé, où il annonçait une ligne de crédit de 565 millions de dollars.

Sur cet archipel où quatre cinquièmes des terres émergées culminent à moins d'un mètre au-dessus de la mer, une autre échéance, celle-là indifférente aux urnes, se rapproche. Les Maldives figurent parmi les nations les plus menacées au monde par la montée des eaux, et les incidents climatiques s'y multiplient d'année en année. Cinquante-huit ans après avoir voté la fin de leur sultanat, les Maldiviens votent encore, désormais dans une démocratie disputée. La question qui pèse sur leur avenir n'est plus de savoir qui les gouvernera, mais si l'archipel qu'ils gouvernent existera toujours.