Le 8 décembre 2023, dans l'immense territoire nordique où le soleil se couche tôt en hiver, les dix-neuf députés fraîchement élus de l'Assemblée législative se sont réunis pour désigner celui qui les gouvernerait. Aux Territoires du Nord-Ouest, la politique ne connaît pas les partis : les élus choisissent entre eux le premier ministre, au terme d'un vote singulier hérité du consensus. Ce jour-là, leur choix se porta sur un homme de quarante-trois ans, avocat et enfant de la région. R.J. Simpson devenait le quatorzième premier ministre de ce territoire grand comme plusieurs pays européens réunis.
Il fête aujourd'hui ses 46 ans. Né le 27 septembre 1980 à Calgary, dans l'Alberta voisine, Rocky « R.J. » Simpson a grandi à Hay River, ville portuaire des bords du Grand Lac des Esclaves, dans les Territoires du Nord-Ouest. C'est là, dans ce Nord canadien de forêts, de lacs gelés et d'hivers interminables, qu'il a forgé son identité. Il se revendique métis, avec des liens familiaux à la Première Nation crie de Mikisew, un héritage qui l'ancre dans les réalités des peuples autochtones du Nord, majoritaires dans le territoire qu'il dirige.
Sa trajectoire n'a rien d'une ligne droite tracée d'avance vers le pouvoir. Avant la politique, il fut un citoyen engagé dans sa communauté. Il a fait du bénévolat au Soaring Eagle Friendship Centre, qui vient en aide aux populations autochtones, et participé au Canada-Ghana Education Project. Cet engagement associatif dit quelque chose de l'homme : un attachement au concret, au service rendu, avant même l'entrée dans les institutions.
Sa formation le conduit hors du Nord. Il obtient d'abord une licence à l'Université MacEwan d'Edmonton, puis un diplôme de droit à l'Université de l'Alberta. Durant ses études, il préside l'association des étudiants en droit autochtones, préfigurant le rôle de porte-voix qu'il jouera plus tard. Le droit lui donne des outils et une manière de penser qu'il transportera dans l'arène politique : rigueur, souci de la procédure, attention aux textes.
La politique, chez les Simpson, tient un peu de l'affaire de famille. Son père, Rocky Simpson père, siégea lui aussi à l'Assemblée législative, où il représenta la circonscription de Hay River Sud. Le fils choisit le Nord de la même ville. Élu député de Hay River Nord le 23 novembre 2015, il remporte son siège avec près de 53 % des voix, dans un scrutin où quelques centaines de bulletins suffisent à faire un élu, tant la population du territoire est faible et dispersée. En 2019, il est réélu sans opposition, par acclamation, signe de l'assise locale qu'il a bâtie. En 2023, il l'emporte de nouveau, largement.
Son passage au gouvernement précède son accession au sommet. À partir d'octobre 2019, sous l'autorité de la première ministre Caroline Cochrane, il entre au conseil exécutif. Il y occupe des responsabilités lourdes : ministre de l'Éducation, de la Culture et de l'Emploi, ministre responsable de la Régie des entreprises de service public, et leader du gouvernement à l'Assemblée. Ces fonctions le placent au cœur des politiques qui touchent le quotidien des habitants du Nord, de l'école à l'énergie.
Le système politique des Territoires du Nord-Ouest, fondé sur le consensus, est une rareté. Il n'y a ni majorité ni opposition organisées en partis, mais un débat permanent entre élus qui doivent construire des accords au cas par cas. Diriger dans ce cadre exige moins l'art de l'affrontement que celui de la conciliation, un talent que Simpson a eu l'occasion d'exercer tout au long de son parcours et qui lui a sans doute valu la confiance de ses pairs.
Les défis de son territoire sont immenses et souvent méconnus du reste du Canada. La population, largement autochtone, est répartie dans de vastes étendues où les liaisons routières restent parfois saisonnières, dépendantes des routes de glace qui ne tiennent qu'en hiver. Le coût de la vie y est élevé, l'accès aux soins et au logement demeure difficile, et le changement climatique, particulièrement rapide dans les régions arctiques, bouleverse les modes de vie traditionnels. Le pergélisol se dégrade, les saisons se dérèglent, et le Nord observe de près des transformations que le reste du monde ne fait encore qu'anticiper.
À ces enjeux structurels s'ajoutent des tensions plus récentes. En 2025, dans un contexte de frictions commerciales entre le Canada et les États-Unis, R.J. Simpson a pris part aux efforts pour réduire les barrières au commerce entre provinces et territoires canadiens, cherchant à renforcer le marché intérieur du pays face aux incertitudes venues du Sud. Le premier ministre d'un territoire lointain se trouvait ainsi mêlé aux grandes manœuvres économiques nationales.
Homme discret, plus habitué aux dossiers qu'aux projecteurs, il a même ouvert un compte sur les réseaux sociaux pour rapprocher son action des habitants, dans une région où la parole publique circule souvent de bouche à oreille et où les distances rendent le contact direct difficile. Le geste, modeste, traduit une volonté de rendre la politique nordique plus lisible.
La relation entre le territoire et le gouvernement fédéral d'Ottawa occupe une place centrale dans son action. Les Territoires du Nord-Ouest dépendent largement des transferts financiers de la capitale fédérale pour financer leurs services publics, ce qui place leur premier ministre en position permanente de négociateur. La question du transfert des compétences, de la maîtrise des ressources naturelles et des droits des peuples autochtones traverse toutes ces discussions. R.J. Simpson, juriste formé au droit autochtone et lui-même métis, plaide pour une plus grande autonomie du Nord et une reconnaissance accrue de la place des Premières Nations, des Inuits et des Métis dans la gouvernance du territoire. Un enjeu qui dépasse la simple gestion administrative et touche à l'identité même de ce coin de l'Arctique canadien.
À Yellowknife, capitale battue par les vents où la nuit polaire s'installe pour de longs mois, R.J. Simpson gouverne un territoire que peu de Canadiens connaissent vraiment et dont l'avenir se joue pourtant à l'avant-poste des grands bouleversements du siècle. À quarante-six ans, l'avocat de Hay River porte la voix d'un Nord habité, fragile et déterminé, loin des feux de la scène nationale mais au premier rang de ses défis.