Quand il monta sur le trône du Koweït, le 16 décembre 2023, à la mort de son demi-frère Nawaf, il était déjà l'un des plus vieux souverains à accéder au pouvoir dans le monde. Pendant des décennies, Mishal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah avait servi l'État dans l'ombre, aux commandes de la sécurité et du renseignement, loin des fastes de la cour. Il en gardait une réputation d'homme droit, sévère et peu enclin aux compromis. Le petit émirat pétrolier du golfe Persique allait vite mesurer ce que cela signifiait.
Il fête aujourd'hui ses 86 ans. Né le 27 septembre 1940 à Koweït City, il est le fils d'Ahmad Al-Jaber Al-Sabah, qui régna sur le Koweït de 1921 à 1950, à une époque où le pays n'était encore qu'un modeste territoire de marchands et de pêcheurs de perles, avant que le pétrole ne bouleverse son destin. Sa mère se nommait Maryam Marit Al-Huwaila. Par son père, il est le demi-frère de trois émirs qui l'ont précédé sur le trône : Jaber, qui régna de 1977 à 2006, Sabah, de 2006 à 2020, et Nawaf, de 2020 à 2023. Rarement une même fratrie aura tenu aussi longtemps les rênes d'un pays.
Sa formation le distingue de bien des princes de sa génération. Après une scolarité à l'école Al-Mubarakiya de Koweït, l'une des plus anciennes du pays, il part se former au Royaume-Uni, au Hendon Police College, dont il sort diplômé en 1960. Ce choix, celui de la police et de la sécurité, dessine dès le départ une vocation particulière. Le jeune cheikh ne se destine pas à la diplomatie feutrée ni à la gestion des affaires pétrolières, mais à la protection de l'État.
Sa carrière suit cette ligne avec constance. Dès 1960, il rejoint le ministère de l'Intérieur. À partir de 1967 et pendant plus d'une décennie, il dirige les services de renseignement et de sûreté de l'État, allant jusqu'à fonder le service de sécurité intérieure du Koweït. Il devient ainsi l'un des hommes les mieux informés du royaume, gardien de ses secrets et de sa stabilité, à une période où la région traverse guerres et bouleversements.
En 2004, il prend la tête adjointe de la Garde nationale koweïtienne, un poste de rang ministériel qu'il occupera jusqu'en 2020. Là encore, il s'attache à moderniser l'institution et se forge une image de réformateur intransigeant, hostile à la corruption. Cette réputation d'incorruptible, dans un environnement où les intérêts privés et publics s'entremêlent souvent, contribuera à asseoir sa légitimité le jour venu.
Le tournant survient le 7 octobre 2020. À la mort de l'émir Sabah, son demi-frère Nawaf accède au trône et le désigne prince héritier. Mishal a alors quatre-vingts ans, un âge inhabituel pour un dauphin. Sa nomination est approuvée à l'unanimité par les cinquante-neuf membres du Parlement, marque d'un consensus rare dans la vie politique koweïtienne, souvent agitée. Trois ans plus tard, la disparition de Nawaf le porte au sommet de l'État.
Le Koweït qu'il hérite est un cas singulier dans le Golfe. L'émirat possède l'un des parlements les plus anciens et les plus vivants de la région, doté de pouvoirs réels, capable de tenir tête au gouvernement et d'interpeller les ministres. Cette vitalité démocratique, rare parmi les monarchies pétrolières voisines, s'est aussi traduite par des blocages institutionnels à répétition, paralysant les réformes et exaspérant les émirs successifs. Mishal Al-Sabah avait vu, de son poste d'observation à la sécurité de l'État, tous ces affrontements de l'intérieur.
Son style de gouvernement ne tarde pas à se manifester. En 2024, il dissout à deux reprises l'Assemblée nationale, en février puis en mai, tranchant dans le vif d'une crise politique persistante. Cette dernière dissolution s'accompagne d'une suspension de certains articles de la Constitution, une décision lourde de sens dans un pays fier de son héritage parlementaire. En juin de la même année, il nomme un nouveau prince héritier sans passer par le contrôle parlementaire d'usage, affirmant ainsi son autorité sur la succession.
L'émir engage par ailleurs une vaste campagne de révision des nationalités, aboutissant au retrait de la citoyenneté koweïtienne à des dizaines de milliers de résidents. Présentée par les autorités comme un effort d'assainissement contre les fraudes, cette opération de grande ampleur bouleverse la vie de familles entières et suscite l'inquiétude des défenseurs des droits. Elle illustre la fermeté d'un dirigeant décidé à remettre de l'ordre, selon sa propre conception, dans les affaires de l'État.
Père de douze enfants, cinq fils et sept filles, issus de ses deux mariages, Mishal Al-Sabah appartient à cette génération de fondateurs qui a vu le Koweït passer du désert à la richesse pétrolière, de l'invasion irakienne de 1990 à la reconstruction, des tensions régionales aux équilibres fragiles du Golfe d'aujourd'hui. Il en porte la mémoire autant que les cicatrices.
Sur la scène régionale, le Koweït occupe une position d'équilibriste qu'il cultive de longue date. Coincé entre l'Irak au nord et l'Arabie saoudite et l'Iran de part et d'autre du Golfe, l'émirat s'est forgé une réputation de médiateur discret, capable de garder le contact avec des voisins que tout oppose. Il fut ainsi l'un des artisans de la réconciliation entre le Qatar et ses adversaires du Golfe lors de la crise diplomatique de la fin des années 2010. Mishal Al-Sabah hérite de cette tradition de neutralité active, précieuse pour un petit pays dont la sécurité repose autant sur la diplomatie que sur la protection de ses alliés occidentaux. Le souvenir de l'invasion irakienne de 1990, qui vit le Koweït rayé de la carte pendant sept mois avant sa libération, reste le point d'ancrage de toute sa politique extérieure.
À Koweït City, où les tours de verre côtoient les vestiges de la vieille ville marchande, l'émir gouverne désormais un pays suspendu à ses décisions. La question de la reprise de la vie parlementaire reste ouverte, et nul ne sait quand les Koweïtiens retourneront aux urnes. À quatre-vingt-six ans, l'ancien maître du renseignement, longtemps discret, s'est révélé sur le tard l'un des dirigeants les plus déterminés de la région.