À Praia, le matin du 18 mai 2026, Ulisses Correia e Silva a reconnu sa défaite avant même la proclamation des résultats définitifs. Le Premier ministre, au pouvoir depuis une décennie, venait de voir le Parti africain pour l'indépendance du Cap-Vert rafler trente-sept des soixante-douze sièges de l'Assemblée nationale et mettre fin à dix ans de gouvernement du Mouvement pour la démocratie. Sur un archipel qui se targue d'avoir appris, plus tôt que bien des voisins, à perdre une élection sans casser un carreau, la passation s'annonçait aussi paisible que les alizés qui balaient les îles.
Ces îles, il y en a dix, dont neuf habitées, réunies en un croissant volcanique posé à quelque cinq cents kilomètres au large du Sénégal, en plein océan. Les géographes les rangent en deux familles : au nord, les îles au vent, le Barlavento, avec Santo Antão, São Vicente et son port de Mindelo ; au sud, les îles sous le vent, le Sotavento, où Santiago porte la capitale, Praia, et le quart de la population du pays. Le relief raconte le feu. Sur l'île de Fogo, le Pico do Fogo culmine à 2 829 mètres et fume encore : sa dernière éruption, en 2014, a englouti le village de Chã das Caldeiras, dont les habitants sont revenus cultiver la vigne sur la lave à peine refroidie. Ailleurs, la roche s'est usée en plateaux arides, battus par un climat sahélien qui refuse la pluie des années durant. Le Cap-Vert importe l'essentiel de ce qu'il mange et dessale une part de ce qu'il boit.
Avant les Portugais, personne. L'archipel était vide lorsque leurs navigateurs y abordèrent au milieu du XVe siècle, autour de 1460. Ils y fondèrent, à Santiago, Ribeira Grande, aujourd'hui Cidade Velha, considérée comme la première ville européenne bâtie sous les tropiques et inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. La position, à mi-chemin entre trois continents, en fit vite une plaque tournante de la traite atlantique : des dizaines de milliers de captifs y transitèrent entre l'Afrique et les Amériques. De ce brassage forcé naquit un peuple et une langue, le créole cap-verdien, mêlant le portugais aux parlers de la côte guinéenne. C'est dans cette langue que Cesária Évora, la diva aux pieds nus de Mindelo, a fait connaître au monde la morna, complainte lente où revient sans cesse la sodade, ce mal du pays que l'émigration a gravé dans les gènes de la nation.
Car le Cap-Vert est d'abord une histoire de départs. Ils sont un peu plus de cinq cent mille à vivre sur les îles, et bien davantage au-dehors : la diaspora, dispersée du Massachusetts au Portugal, des Pays-Bas à la France, dépasse en nombre la population résidente. Les mandats qu'elle envoie chaque mois pèsent lourd dans une économie sans sous-sol, tournée vers le tourisme des plages de Sal et de Boa Vista, la pêche et les services. En 2007, le pays est sorti de la catégorie des pays les moins avancés établie par les Nations unies, promotion rare qui a fait de lui une vitrine, souvent citée mais mal connue.
L'indépendance, elle, s'est gagnée loin des îles. Elle porte le nom d'un agronome né en Guinée portugaise de parents cap-verdiens, Amílcar Cabral, théoricien de la lutte anticoloniale et fondateur du parti qui allait libérer les deux territoires. Assassiné en janvier 1973, il n'a pas vu le 5 juillet 1975, jour où le Cap-Vert a proclamé sa souveraineté. Le projet initial unissait l'archipel à la Guinée-Bissau ; un coup d'État à Bissau, en 1980, y mit fin, et les Cap-Verdiens rebaptisèrent leur formation Parti africain pour l'indépendance du Cap-Vert. S'ouvrit alors une période de parti unique, à l'orientation socialiste, qui dura jusqu'à ce que le vent de 1990 souffle sur l'Atlantique.
Ce qui suivit tient du cas d'école. En 1991, sans violence, le pays s'est doté du multipartisme et a vu l'opposition l'emporter dès le premier scrutin libre. Depuis, le pouvoir a changé de mains à plusieurs reprises, chaque fois par les urnes : le Mouvement pour la démocratie de 1991 à 2001, le PAICV de 2001 à 2016, le Mouvement pour la démocratie de nouveau jusqu'à ce printemps 2026. Les classements internationaux rangent régulièrement le Cap-Vert parmi les démocraties les plus solides du continent africain, et parmi les rares que les observateurs qualifient de pleinement libres. Le régime est semi-présidentiel : un président élu au suffrage universel, aujourd'hui José Maria Neves, issu du PAICV et arrivé au palais en 2021, cohabite avec un chef de gouvernement responsable devant l'Assemblée. Une présidentielle est attendue avant la fin de l'année.
Cette stabilité n'a rien d'un décor. Elle s'éprouve dans la gestion patiente d'un territoire dispersé, où relier dix morceaux de terre coûte cher en avions, en bateaux et en câbles sous-marins, et où la moindre sécheresse rappelle la précarité du sol. Elle se lit aussi dans une diplomatie d'équilibriste : Praia regarde à la fois vers l'Afrique de l'Ouest, vers l'Union européenne, dont elle est un partenaire privilégié, et vers le vaste large où passent les routes maritimes et, parfois, les cargaisons de cocaïne que les garde-côtes traquent entre les îles. Le pays cherche à se poser en pont, en escale, en point d'appui, fidèle à cette vocation de carrefour qui fut d'abord sa malédiction.
Reste la question qui travaille l'archipel sous la fierté démocratique : à quoi bon des institutions exemplaires si la jeunesse continue de faire ses valises. Le nouveau gouvernement issu du scrutin de mai héritera d'un chômage tenace et d'une dette alourdie par les années de pandémie, qui avaient vidé les plages et tari le tourisme. Les électeurs ont sanctionné dix ans de pouvoir sortant sans rien renverser d'autre qu'une majorité. À Mindelo, où l'on danse encore la morna dans les bars du port, un vieux dicton créole résume la promesse et le doute : la mer qui emporte les fils finit toujours par les ramener. Le prochain avion pour Lisbonne, lui, décolle ce soir, complet.