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MEMOIRE D'URNES

29 septembre 2013 : Autriche, la grande coalition qui refusa de mourir

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

À Vienne, le soir du 29 septembre 2013, les états-majors du Parti social-démocrate et du Parti populaire n'avaient guère le cœur à la fête, malgré leur victoire. Ensemble, les deux formations qui gouvernaient l'Autriche presque sans interruption depuis 1945 venaient de réaliser leur plus mauvais score commun de l'histoire. Le pays leur renouvelait sa confiance, mais du bout des lèvres.

Le SPÖ du chancelier Werner Faymann arriva en tête avec 26,8 % des voix et 52 sièges. Son partenaire conservateur, l'ÖVP, obtint 24,0 % et 47 sièges. Additionnés, les deux piliers de la République ne pesaient plus qu'un peu plus de la moitié de l'électorat, eux qui en avaient longtemps rassemblé plus de 80 %. Derrière, le Parti de la liberté (FPÖ), la formation d'extrême droite de Heinz-Christian Strache, engrangeait 20,5 % et 40 sièges, en hausse de trois points. Les Verts atteignaient leur record avec 12,4 % et 24 élus. La participation s'établissait à 74,9 %.

Deux nouveaux venus firent leur entrée au Conseil national. Team Stronach, mouvement fondé et financé par Frank Stronach, magnat austro-canadien de l'équipement automobile revenu au pays pour faire de la politique, décrocha 5,7 % et onze sièges à coups de discours antieuro et de fonds personnels. Les libéraux de NEOS franchirent le seuil avec 5,0 % et neuf sièges. Le BZÖ, scission droitière du FPÖ, s'effondra sous la barre des 4 % et disparut du Parlement.

Le message des électeurs était contradictoire. Ils sanctionnaient l'usure d'un système de partage du pouvoir, le fameux Proporz autrichien, où sociaux-démocrates et conservateurs se répartissaient depuis des décennies ministères, banques publiques et postes de la haute administration. Ce partage avait longtemps garanti la paix sociale et la prospérité d'un petit pays neutre, coincé jadis à la lisière du rideau de fer. Il finissait par ressembler à une cogestion sans opposition, où l'alternance se résumait à un échange de fauteuils entre deux partenaires condamnés à s'entendre. Mais les urnes ne dégageaient aucune majorité de rechange. Faute d'alternative, Faymann reconduisit la grande coalition. Son deuxième gouvernement prêta serment le 16 décembre 2013, avec la mission de réformer un pays que beaucoup jugeaient bloqué.

Le sursis fut de courte durée. Rongée par les querelles internes et débordée sur sa droite par la crise migratoire de 2015, la coalition s'effrita. Faymann jeta l'éponge en mai 2016. Son successeur Christian Kern ne parvint pas à enrayer la dynamique. Aux législatives anticipées de 2017, un jeune ministre des Affaires étrangères, Sebastian Kurz, s'empara de l'ÖVP, le refondit à son image et remporta le scrutin avant de s'allier avec le FPÖ. Cette alliance vola en éclats en mai 2019, emportée par le scandale de l'Ibizagate : une vidéo tournée en caméra cachée sur l'île espagnole y montrait Strache, quelques mois avant le scrutin de 2017, promettant des marchés publics à une prétendue oligarque russe en échange de soutiens. La déflagration força le vice-chancelier à la démission et précipita de nouvelles élections.

Le balancier ne cessa plus d'osciller. Kurz revint aux affaires, puis chuta à son tour en 2021, rattrapé par des soupçons de corruption. L'Autriche traversa les années suivantes dans une instabilité qui rendait la stabilité proverbiale de la grande coalition presque enviable, avec le recul. Le vieux monde de 1945, celui du partage tranquille entre deux familles politiques, s'était bel et bien dissous.

L'aboutissement de cette lente érosion se lut dans les urnes à l'automne 2024. Pour la première fois de son histoire, le FPÖ arriva en tête d'un scrutin national, porté par Herbert Kickl, plus radical encore que Strache. La formation née dans l'après-guerre dans le giron d'anciens cadres nationaux-socialistes devançait tous ses rivaux. Aucun, pourtant, ne voulut gouverner avec elle. Le président fédéral Alexander Van der Bellen chargea d'abord Kickl de former un cabinet, mais les négociations avec l'ÖVP échouèrent début 2025 sur le partage des ministères régaliens. Il fallut alors près de cinq mois, l'une des plus longues gestations gouvernementales de l'après-guerre autrichien, pour accoucher d'une solution de rechange. Les deux anciens partis de la grande coalition durent s'entendre, cette fois avec le renfort des libéraux de NEOS, pour bâtir une majorité sans l'extrême droite. Le conservateur Christian Stocker fut investi chancelier le 3 mars 2025, à la tête d'un attelage inédit à trois.

Douze ans après le scrutin de 2013, la boucle est bouclée d'une manière que personne, ce soir-là, n'avait osé prédire. Le FPÖ, alors troisième avec un électeur sur cinq, est devenu la première force du pays. Et les héritiers de la grande coalition, ceux-là mêmes que les Autrichiens jugeaient à bout de souffle, gouvernent encore, non plus parce qu'ils incarnent l'avenir, mais parce qu'ils restent le dernier rempart contre celui que la moitié du pays refuse toujours.