Au soir du 30 septembre 2018, à Skopje, Zoran Zaev s'efforça de transformer une défaite en victoire. Le Premier ministre venait de perdre son pari, et il le savait. Le référendum censé légitimer le changement de nom de son pays avait bien donné une écrasante majorité de oui, mais si peu d'électeurs s'étaient déplacés que le scrutin n'avait, juridiquement, aucune valeur.
Les chiffres racontaient cette contradiction. Sur les quelque 666 000 électeurs qui se rendirent aux urnes, 94,18 % approuvèrent la question posée. Le oui rassembla 609 427 voix, le non seulement 37 687 (5,82 %). Mais la participation plafonna à 36,89 %, loin des 50 % requis pour valider la consultation. Sur 1 806 336 inscrits, près des deux tiers étaient restés chez eux. La question, longue et lourde d'enjeux, résumait tout le dilemme national : « Êtes-vous favorable à l'adhésion à l'Union européenne et à l'OTAN en acceptant l'accord entre la République de Macédoine et la République de Grèce ? »
Cet accord, signé le 17 juin 2018 au bord du lac de Prespa par Zaev et son homologue grec Alexis Tsipras, devait clore un différend vieux de vingt-sept ans. Depuis l'indépendance de 1991, Athènes refusait que sa voisine s'appelât simplement « Macédoine », nom d'une province du nord de la Grèce et symbole de l'héritage d'Alexandre le Grand. Ce veto avait bloqué pendant des années l'entrée du petit pays balkanique dans l'OTAN et dans l'Union. Le compromis de Prespa proposait une issue : Skopje deviendrait la République de Macédoine du Nord, et Athènes lèverait son opposition.
Les grandes capitales occidentales avaient mesuré l'enjeu. Dans les semaines précédant le vote, un défilé de dirigeants se pressa à Skopje pour arracher un oui : la chancelière allemande Angela Merkel, le secrétaire américain à la Défense James Mattis, le secrétaire général de l'OTAN Jens Stoltenberg, tous vinrent presser les Macédoniens de saisir une fenêtre historique. Cette mobilisation étrangère, brandie par Zaev comme une preuve de sérieux, fut retournée par ses adversaires en argument : la preuve, disaient-ils, qu'on forçait la main d'un petit peuple.
L'opposition nationaliste refusa d'entrer dans ce marché. Le parti VMRO-DPMNE de Hristijan Mickoski dénonça une capitulation identitaire. Le président de la République, Gjorge Ivanov, issu de ses rangs, appela ouvertement au boycott le 23 septembre. Leur consigne fut entendue : en ne se déplaçant pas, les adversaires du texte firent échouer le quorum sans avoir à voter non. Le référendum n'étant que consultatif, Zaev choisit de passer outre. « La volonté de la majorité doit être respectée », martela-t-il, refusant de lire dans l'abstention un désaveu.
La bataille se déplaça au Parlement. Le 19 octobre 2018, au terme de tractations acharnées et de quelques ralliements dans les rangs adverses, 80 députés sur 120 approuvèrent le lancement de la révision constitutionnelle, atteignant tout juste la majorité des deux tiers exigée. Le 11 janvier 2019, l'Assemblée entérina définitivement les amendements : le pays devint officiellement la République de Macédoine du Nord. Deux semaines plus tard, le 25 janvier, le Parlement grec ratifiait à son tour l'accord de Prespa, tournant une page ouverte depuis la dissolution de la Yougoslavie.
Les fruits promis ne tardèrent pas, du moins pour une part. En mars 2020, la Macédoine du Nord devint le trentième membre de l'OTAN, aboutissement direct du compromis. La récompense européenne, elle, se déroba. La France freina d'abord l'ouverture des négociations d'adhésion en 2019. Puis la Bulgarie prit le relais, opposant son veto au nom de contentieux linguistiques et historiques, exigeant notamment que Skopje inscrive la minorité bulgare dans sa Constitution. Le pays qui avait renoncé à son nom pour entrer dans l'Europe se retrouva de nouveau bloqué à la porte, cette fois par un autre voisin.
Le retour de balancier politique acheva de brouiller le sens du sacrifice consenti en 2018. En 2024, les nationalistes emportèrent tout : Mickoski devint Premier ministre, et Gordana Siljanovska-Davkova fut élue à la présidence. Lors de son investiture, en mai 2024, cette dernière se présenta comme la présidente de la « Macédoine », omettant le « du Nord » arraché de haute lutte. L'ambassadrice grecque quitta la salle, Bruxelles rappela le pays à ses engagements.
Huit ans après le référendum avorté, la Macédoine du Nord porte toujours le nom négocié à Prespa, mais l'Union européenne qu'il devait ouvrir reste un mirage. À l'automne 2025, Mickoski accusait ses partenaires de « harcèlement » et déplorait l'absence de toute perspective claire d'adhésion. Le pays a changé de nom, changé d'alliance militaire, changé de dirigeants. Il attend encore la seule chose pour laquelle ses citoyens avaient été appelés à voter, ce dimanche de septembre où ils choisirent, en majorité, de ne pas se déplacer.