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UN JOUR, UN PAYS

Paraguay, l'île entourée de terre

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

Le 14 août 2026, Santiago Peña a fêté ses trois ans au pouvoir avec un chiffre à brandir : une croissance de 6,6 %, un record, et une double note d'investissement décrochée auprès des agences de notation, sésame qui range désormais le Paraguay parmi les élèves sérieux des marchés. Le même jour, le quotidien de référence d'Asunción, ABC Color, publiait un bilan moins flatteur : l'économie grandit, écrivait-il, mais pas assez pour que le citoyen ordinaire se sente mieux. Entre les deux lectures tient tout le paradoxe d'un pays longtemps rangé au fond de la carte, et qui voudrait qu'on le regarde enfin.

Le romancier Augusto Roa Bastos décrivait sa patrie comme une île entourée de terre. La formule dit d'abord une géographie. Le Paraguay est, avec la Bolivie, l'un des deux seuls États sans littoral d'Amérique du Sud, coincé entre le Brésil, l'Argentine et cette même Bolivie, au centre exact du continent. Un fleuve le coupe en deux. À l'est du Río Paraguay s'étend la région orientale, vallonnée, arrosée, rouge de latérite, où vivent près de dix-neuf habitants sur vingt. À l'ouest commence le Chaco, immense plaine de broussailles et de poussière, semi-aride, à peine peuplée, où quelques colonies mennonites et des communautés autochtones tiennent tête à la chaleur. Sur ses marges coule le Paraná, dompté par le barrage d'Itaipú, partagé avec le Brésil, l'un des plus puissants ouvrages hydroélectriques de la planète. Le pays produit ainsi beaucoup plus d'électricité qu'il n'en consomme et en revend l'essentiel à ses voisins, exportateur d'énergie autant que de soja et de viande bovine.

L'autre singularité ne se voit pas sur une carte : elle s'entend. Le Paraguay est le seul pays d'Amérique latine où une langue amérindienne, le guaraní, est parlée par la majorité de la population, métisse comme indigène, et partage avec l'espagnol le statut de langue officielle. On négocie une affaire en espagnol et l'on jure son amitié en guaraní. Cet attachement remonte aux Guaranís d'avant la conquête et aux réductions jésuites des XVIIe et XVIIIe siècles, ces cités-missions où des prêtres organisèrent, loin des colons, une société indienne qui fascine encore les historiens. Le cinéma en a fait des légendes ; les ruines, classées, en gardent la trace.

L'indépendance, arrachée à l'Espagne en 1811, ouvrit une histoire tourmentée. Le premier maître du jeune État, José Gaspar Rodríguez de Francia, dit le Suprême, referma le pays sur lui-même pendant un quart de siècle, isolement que Roa Bastos a transformé en chef-d'œuvre littéraire. Vinrent ensuite les López, père et fils, bâtisseurs et va-t-en-guerre. Sous Francisco Solano López, le Paraguay se jeta, de 1864 à 1870, dans la guerre de la Triple-Alliance contre le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay coalisés. Le désastre fut d'une ampleur sans équivalent moderne : le pays perdit une part effroyable de sa population, peut-être plus de la moitié, et la quasi-totalité de ses hommes adultes. La nation s'en est relevée mais jamais tout à fait remise, et cette mémoire du sang irrigue son roman national. Un demi-siècle plus tard, dans les années 1930, elle reprit les armes contre la Bolivie pour le Chaco et, cette fois, l'emporta, au prix d'une nouvelle saignée.

De ces épreuves est sortie une République fragile, longtemps confisquée. Le nom qui la résume est celui d'Alfredo Stroessner, général arrivé au pouvoir en 1954 et qui s'y maintint trente-cinq ans, l'une des dictatures les plus durables du continent, adossée au Parti colorado et à un appareil de répression que les archives de la Terreur, retrouvées en 1992, ont documenté jusque dans ses fiches. Renversé en 1989, Stroessner a laissé une démocratie inachevée et un parti quasi indéboulonnable. Depuis le retour des urnes, le Colorado a gouverné presque sans interruption, survivant à ses propres divisions, à une brève parenthèse d'alternance et à la destitution d'un président en 2012.

Santiago Peña est l'héritier de cette machine. Économiste passé par le Fonds monétaire international puis par le ministère des Finances, il a remporté la présidentielle d'avril 2023 et pris ses fonctions en août de la même année, porté par Horacio Cartes, ancien chef de l'État et homme fort du Colorado, que le Trésor américain a placé sous sanctions pour corruption. De là vient l'expression qui colle à sa présidence dans la presse locale : une technocratie sous tutelle. Peña gère le pays comme un dossier, aligne les indicateurs, courtise les investisseurs et vante le meilleur moment économique de l'histoire nationale. Sur la scène internationale, il cultive une fidélité rare : le Paraguay est le dernier pays d'Amérique du Sud à reconnaître diplomatiquement Taïwan plutôt que Pékin, choix que la Chine fait payer cher et que les exportateurs de soja contestent tout bas.

Reste le pays réel, celui qu'ABC Color rappelle à l'ordre. La croissance record n'a pas effacé une pauvreté tenace, ni le sentiment, exprimé dans la rue en 2025 lors de protestations contre la corruption et le coût de la vie, que la prospérité s'arrête aux portes du palais. Peña lui-même s'est dit, cet été, insatisfait des avancées de son mandat. Le contraste est saisissant entre un Paraguay des tableurs, cité en modèle de discipline budgétaire, et un Paraguay des campagnes et des faubourgs d'Asunción, où l'on parle guaraní et où l'on attend encore la retombée du miracle.

Le président s'est fixé un cap chiffré pour l'année en cours : décrocher un troisième grade d'investissement, consécration financière qui vaudrait, à ses yeux, brevet de sérieux. L'île entourée de terre veut être vue comme un continent d'opportunités. Sur les berges du fleuve, à l'heure où les cargos chargent le soja pour Rosario et Rotterdam, on guette moins la note des agences que le prix du kilo de viande au marché. Il a encore augmenté cette semaine.