Le 2 octobre 2012 au matin, Mikheïl Saakachvili parut à la télévision, le visage fermé, pour prononcer une phrase que peu de dirigeants géorgiens avaient jamais dite avant lui : son camp avait perdu, et il l'acceptait. Le président qui incarnait depuis neuf ans la Révolution des roses cédait le pouvoir à un homme longtemps resté dans l'ombre, un milliardaire qui avait bâti sa fortune en Russie et s'apprêtait à gouverner un pays qui rêvait d'Europe.
La veille, les Géorgiens s'étaient déplacés en nombre. La coalition Rêve géorgien, fondée un an plus tôt par Bidzina Ivanichvili, avait recueilli près de 55 % des suffrages et 85 des 150 sièges du Parlement. Le Mouvement national uni du président sortant tombait à un peu plus de 40 % et 65 sièges. La participation atteignait 61,3 %, en nette hausse. Pour la première fois depuis l'indépendance de 1991, le pouvoir changeait de mains par les urnes, sans coup d'État ni foule massée devant les palais.
Le vainqueur restait une énigme pour ses propres compatriotes. Bidzina Ivanichvili avait amassé plusieurs milliards de dollars dans la métallurgie et la banque russes des années 1990, une fortune longtemps estimée à près d'un tiers du produit intérieur brut géorgien. Reclus dans un palais de verre surplombant Tbilissi, collectionneur d'art et de bêtes rares, il n'était entré en politique qu'à l'automne 2011, avec un objectif unique : abattre l'homme de la Révolution des roses. En quelques mois, il avait fédéré derrière lui des libéraux, des conservateurs et d'anciens dissidents que seul unissait le rejet de Saakachvili.
Le président sortant, lui, avait tout d'un bilan contrasté. Arrivé au pouvoir en 2003 par la révolution pacifique qui avait chassé Edouard Chevardnadze, Saakachvili avait modernisé l'État, cassé la petite corruption, reconstruit une police et une administration que les Géorgiens ne redoutaient plus. Mais le réformateur s'était mué en dirigeant impatient, prompt à museler ses adversaires et les médias, et sa guerre éclair perdue contre la Russie en août 2008 avait laissé le pays amputé de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud.
Le scrutin bascula pour de bon deux semaines avant le vote. Des vidéos tournées dans la prison de Gldani, à Tbilissi, furent diffusées à la télévision : on y voyait des gardiens humilier, battre et violer des détenus. L'indignation fut immédiate, des milliers de manifestants descendirent dans la rue, et deux ministres durent démissionner. À ce moment, la campagne d'Ivanichvili cessa d'être celle d'un outsider fortuné pour devenir le réceptacle d'une colère nationale.
La transition ouvrit une cohabitation crispée. Saakachvili demeura président jusqu'en octobre 2013, quand une révision constitutionnelle transféra l'essentiel du pouvoir au chef du gouvernement. Ivanichvili devint Premier ministre, puis quitta officiellement ses fonctions fin 2013 tout en gardant, de son palais, la haute main sur la vie politique. Le Rêve géorgien s'installa. Saakachvili, déchu de sa nationalité, partit en Ukraine avant de rentrer clandestinement en 2021 et de finir en prison.
Les premières années du Rêve géorgien tinrent une part de leurs promesses. Tbilissi obtint en 2014 un accord d'association avec l'Union européenne, puis en 2017 la libéralisation des visas pour l'espace Schengen. L'appareil se referma pourtant peu à peu sur lui-même. Les gouvernements se succédèrent au gré des humeurs du fondateur, les poursuites contre d'anciens responsables du Mouvement national uni se multiplièrent, et l'opposition dénonça une justice aux ordres. En 2019, l'installation d'un député russe dans le fauteuil du président du Parlement provoqua des émeutes nocturnes réprimées aux balles de caoutchouc. Le fossé se creusait entre un pouvoir de plus en plus soupçonneux de l'Occident et une jeunesse qui n'avait grandi qu'avec le rêve européen.
Quatorze ans après sa fondation, la coalition qui avait promis d'arrimer le pays à l'Occident conduit une trajectoire que ses électeurs de 2012 n'avaient pas votée. Le 26 octobre 2024, le Rêve géorgien s'est attribué un quatrième mandat consécutif avec 53,93 % des voix et 89 sièges, un résultat que la présidente Salomé Zourabichvili et les quatre grandes coalitions d'opposition ont dénoncé comme volé, refusant de siéger. Un mois plus tard, le 28 novembre, le Premier ministre Irakli Kobakhidzé annonçait le gel des négociations d'adhésion à l'Union européenne jusqu'en 2028. La rue s'embrasa, et les manifestations pro-européennes ont duré plus d'un an, réprimées à coups d'arrestations.
Le 27 décembre 2024, les États-Unis sanctionnaient personnellement Bidzina Ivanichvili, désigné comme l'architecte d'un pouvoir qui ramenait la Géorgie dans l'orbite de Moscou. Le milliardaire qui avait défait la Révolution des roses au nom de l'alternance démocratique en est devenu le fossoyeur. Saakachvili, lui, purge toujours sa peine derrière les barreaux. En 2026, le drapeau étoilé continue de flotter sur les cortèges de Tbilissi, brandi contre le parti qui l'avait un jour promis.