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MEMOIRE D'URNES

2 octobre 2022 : Brésil, la nuit où le favori dut tout recommencer

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Les sondages avaient promis un couronnement au premier tour. Ils accouchèrent d'un second. Le soir du 2 octobre 2022, quand les urnes électroniques livrèrent leurs chiffres, Luiz Inácio Lula da Silva arrivait certes en tête, mais loin du seuil qui aurait clos la partie. En face, Jair Bolsonaro résistait bien mieux que ne l'avaient annoncé les instituts. Le Brésil, coupé en deux, se réveillait avec quatre semaines de campagne supplémentaires devant lui.

Le compte était serré. Lula recueillait 48,43 % des voix, Bolsonaro 43,20 %. Derrière, la centriste Simone Tebet obtenait 4,16 % et l'ancien ministre Ciro Gomes 3,04 %. La participation frôlait 79 %. Aucun candidat n'atteignant la majorité absolue, un second tour s'imposait pour le 30 octobre. La surprise ne venait pas de la tête du scrutin, connue depuis des mois, mais de sa marge : le président sortant avait déjoué les pronostics de plusieurs points, et son camp le montrait avec éclat au Parlement.

Car le même jour, le bolsonarisme s'enracinait dans le Congrès. Le Parti libéral du président sortant devenait la première force de la Chambre des députés avec 99 sièges, et enregistrait de fortes progressions au Sénat. Même s'il perdait la présidence, Bolsonaro laisserait derrière lui un socle parlementaire capable de bloquer son successeur. Le duel n'était donc pas seulement celui de deux hommes, mais de deux Brésils irréconciliables, l'un vissé aux évangéliques, à l'agronégoce et aux réseaux sociaux, l'autre au Nordeste populaire et aux grandes villes.

Lula revenait de très loin. Figure de la gauche latino-américaine, ouvrier métallurgiste devenu président de 2003 à 2010, il avait été emporté par l'opération anticorruption Lava Jato, condamné, puis emprisonné cinq cent quatre-vingts jours. En 2021, la Cour suprême avait annulé ses condamnations pour vice de procédure, lui rendant ses droits civiques et la possibilité de se présenter. Bolsonaro, lui, avait passé sa campagne à attaquer les machines à voter, semant le doute sur un système électoral pourtant salué à l'étranger, et laissant planer la menace de ne pas reconnaître une défaite.

Le mandat qui s'achevait avait été marqué par la pandémie, que Bolsonaro avait minimisée alors que le Covid-19 emportait près de sept cent mille Brésiliens, et par l'accélération de la déforestation en Amazonie, qui avait alarmé les chancelleries occidentales. Sa gestion sanitaire avait nourri l'espoir d'un rejet sans appel. Les urnes dirent autre chose : une moitié du pays lui restait fidèle, portée par une économie qui repartait et par des aides sociales élargies à la veille du vote. La polarisation avait aussi tourné au sang, avec plusieurs partisans tués dans des rixes politiques pendant la campagne.

Le 30 octobre, le verdict tomba, plus serré encore. Lula l'emportait avec 50,90 % contre 49,10 %, un écart d'environ deux millions de voix, le résultat présidentiel le plus étroit de l'histoire brésilienne. Il devenait le premier chef d'État du pays à décrocher un troisième mandat, avec plus de soixante millions de bulletins, le total le plus élevé jamais réuni par un candidat. Bolsonaro, lui, entrait dans l'histoire par une autre porte : celle du premier président sortant à perdre sa réélection depuis le retour de la démocratie.

Il ne reconnut jamais vraiment sa défaite. Le 8 janvier 2023, une semaine après l'investiture de Lula, des milliers de ses partisans envahirent la place des Trois-Pouvoirs à Brasilia, saccageant le Congrès, la présidence et le Tribunal suprême fédéral dans une scène qui rappela l'assaut du Capitole américain. L'image des vitres brisées et des bureaux éventrés fit le tour du monde. Elle allait sceller le sort judiciaire de l'ancien président.

Trois ans plus tard, le contraste est saisissant. Le 11 septembre 2025, le Tribunal suprême fédéral a condamné Jair Bolsonaro à vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d'État, le reconnaissant coupable d'avoir cherché à se maintenir au pouvoir en 2022. Son appel a été rejeté début novembre, et l'ancien capitaine a commencé à purger sa peine. Déjà déclaré inéligible jusqu'en 2030 par la justice électorale, il est écarté de toute course.

Or le Brésil retourne aux urnes ce dimanche 4 octobre 2026, quatre ans et deux jours après le premier tour qui l'avait vu résister. Lula, octogénaire, brigue un nouveau mandat, tandis que la droite cherche un héritier à un chef qu'elle ne peut plus présenter, entre le clan Bolsonaro et les gouverneurs qui lorgnent l'héritage. Le pays reste aussi fracturé qu'en 2022, mais l'homme qui avait forcé la gauche à revenir se battre une deuxième fois n'a plus, pour suivre le scrutin, qu'une cellule et une télévision.