À Palikir, la capitale des États fédérés de Micronésie tient sur quelques bâtiments administratifs que la forêt de Pohnpei semble prête à reprendre. Le pays qu'ils gouvernent, lui, s'étend sur une surface d'océan comparable à celle de l'Europe occidentale. Tout le paradoxe de cet État tient dans cet écart : 607 îles et îlots dispersés sur près de 2,6 millions de kilomètres carrés d'eau, pour à peine 700 kilomètres carrés de terres émergées et un peu plus de cent mille habitants. Rarement une nation aura possédé autant d'espace et si peu de sol.
La géographie y commande la vie quotidienne. Quatre États, alignés d'ouest en est le long de l'archipel des Carolines, à mi-chemin entre les Philippines et Hawaï, composent la fédération. Yap, tout à l'ouest, vit encore au rythme de ses traditions. Chuuk, autrefois appelé Truk, concentre près de la moitié de la population autour d'un immense lagon. Pohnpei, île montagneuse et pluvieuse, abrite le siège du gouvernement. Kosrae, la plus orientale, ferme la marche. Entre ces pôles habités, des dizaines d'atolls coralliens affleurent à quelques mètres au-dessus des vagues, si bas que la montée des eaux n'y est pas une menace lointaine mais une donnée du présent. On y compte les tempêtes, on surveille les marées de printemps, on déplace parfois des familles quand le sel gagne les jardins.
L'histoire humaine y est ancienne et souvent oubliée. Des navigateurs austronésiens ont peuplé ces îles il y a plusieurs milliers d'années, guidés par la lecture des houles et des étoiles, un savoir de haute mer que quelques maîtres de Yap et des atolls transmettent encore. Sur la côte de Pohnpei, les ruines de Nan Madol témoignent d'une civilisation disparue : une ville de pierre bâtie sur une centaine d'îlots artificiels, faite d'énormes colonnes de basalte empilées, ancienne capitale de la dynastie Saudeleur et unique cité de ce genre dans le Pacifique, aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. À Yap subsiste une autre singularité, la monnaie de pierre : d'immenses disques de calcite, certains hauts de plusieurs mètres, dont la propriété se transmet sans que la pierre bouge, réglés par la seule mémoire collective. Les économistes citent volontiers cet exemple pour rappeler que la valeur d'une monnaie tient d'abord à la confiance.
Puis vinrent les puissances lointaines. L'Espagne revendiqua les Carolines, avant de les céder à l'Allemagne en 1899. Le Japon s'en empara pendant la Première Guerre mondiale et en fit, sous mandat de la Société des Nations, une colonie de peuplement et une place forte. Le lagon de Chuuk devint l'une des grandes bases navales de l'Empire du Soleil levant. En février 1944, l'aviation américaine y déclencha l'opération Hailstone et envoya par le fond des dizaines de navires et d'avions japonais. Ces épaves reposent toujours dans les eaux tièdes du lagon, corail et canons mêlés, et attirent désormais les plongeurs du monde entier. La guerre passée, les îles échurent aux États-Unis, qui les administrèrent au nom des Nations unies au sein du Territoire sous tutelle des îles du Pacifique.
De cette tutelle est née la nation actuelle. Les Micronésiens se dotèrent d'une constitution en 1979, choisirent une république fédérale et négocièrent avec Washington un statut inédit. En 1986 entra en vigueur le Traité de libre association, qui reconnaissait leur souveraineté tout en confiant leur défense aux États-Unis. Le pays fut admis aux Nations unies en 1991. Le régime est original : les électeurs élisent un Congrès de quatorze sénateurs, et ce sont les parlementaires qui désignent parmi eux le président de la fédération. Wesley Simina, ancien président du Congrès, occupe la fonction depuis mai 2023. Les prochaines élections générales sont prévues en 2027.
Ce traité de libre association est la clé de voûte du pays, et le lieu de toutes les tensions du moment. En 2023, Washington et Palikir ont renouvelé l'accord pour vingt ans, assorti d'une aide économique de plusieurs milliards de dollars. En échange, les États-Unis conservent un droit de regard militaire exclusif sur cet espace maritime immense, situé sur les routes qui relient l'Asie à Guam et à Hawaï. Les citoyens micronésiens peuvent, eux, vivre et travailler librement aux États-Unis, et beaucoup s'engagent dans l'armée américaine à un taux parmi les plus élevés au monde. Cette dépendance a un revers : l'économie de l'archipel repose presque entièrement sur l'aide extérieure et sur les licences de pêche au thon vendues aux flottes étrangères, faute d'industrie ou de ressources propres.
Derrière l'accord se joue une rivalité de géants. La Chine a multiplié les offres d'infrastructures et d'investissements dans le Pacifique insulaire, et la Micronésie s'est retrouvée en première ligne. Au moment de quitter le pouvoir, le président sortant David Panuelo a adressé en 2023 une lettre retentissante à ses parlementaires, dénonçant des tentatives d'ingérence et de corruption qu'il attribuait à Pékin, et plaidant pour un ancrage clair du côté américain. Le renouvellement du traité lui a donné raison, sans éteindre le débat. Depuis, les consultations de haut niveau entre les deux gouvernements se succèdent pour réaffirmer un partenariat que chacun décrit comme stratégique, et que la géographie rend inévitable.
Reste la menace qui rend tout le reste dérisoire. Sur des atolls dont le point culminant dépasse rarement quelques mètres, la hausse du niveau de la mer n'attend pas la fin du siècle. Les gouvernements micronésiens portent depuis des années, dans les enceintes internationales, la voix des petits États insulaires qui n'ont presque rien émis mais paient le plus lourd tribut au réchauffement. Ils réclament des financements, des réductions d'émissions, une reconnaissance de leur situation, souvent avec plus d'éloquence que de résultats. À Chuuk, les épaves de 1944 rappellent que ces eaux furent un jour un enjeu mondial. Elles pourraient le redevenir, cette fois pour une raison que personne, en 1944, n'avait prévue : la question de savoir combien de temps ces îles resteront au-dessus de l'eau.