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MEMOIRE D'URNES

3 octobre 1976 : Allemagne de l'Ouest, la victoire qui ne suffisait pas

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Sur les affiches placardées dans toute la République fédérale, trois mots claquaient comme un avertissement : « Freiheit statt Sozialismus », la liberté plutôt que le socialisme. Le slogan était celui de Helmut Kohl, chancelier des chrétiens-démocrates, sûr de reprendre le pouvoir aux sociaux-démocrates. Le 3 octobre 1976, les électeurs ouest-allemands lui donnèrent raison sur les chiffres, et tort sur l'essentiel. Il gagna le scrutin sans décrocher la chancellerie.

Le résultat avait la netteté d'un paradoxe. L'union CDU-CSU rassemblait 48,6 % des suffrages et 243 sièges, redevenant de loin la première force du Bundestag. Le Parti social-démocrate du chancelier Helmut Schmidt reculait à 42,6 % et 214 sièges. Les libéraux du Parti libéral-démocrate obtenaient 7,9 % et 39 élus. Sur 496 sièges, la majorité absolue en réclamait 249. À eux seuls, sociaux-démocrates et libéraux en totalisaient 253. Leur coalition sortante survivait à quatre voix près, et Schmidt restait chancelier. La participation, elle, atteignait un sommet presque irréel pour un observateur d'aujourd'hui : 90,7 % des inscrits.

Helmut Schmidt devait sa survie à sa stature. Économiste au verbe tranchant, ancien ministre de la Défense puis des Finances, il s'était imposé comme le gestionnaire de sang-froid dont la République fédérale avait besoin après le choc pétrolier de 1973. Les Allemands lui faisaient confiance pour tenir la barre d'une économie encore prospère et d'un pays qui allait bientôt affronter la vague terroriste de la Fraction armée rouge. Face à lui, Kohl, colosse provincial venu du Palatinat, passait pour un notable sans envergure nationale, que la gauche et une partie de son propre camp sous-estimaient.

La véritable secousse vint d'ailleurs, et de l'intérieur même du camp vainqueur. Le 19 novembre 1976, réunis à Wildbad Kreuth en Bavière, les députés de l'Union chrétienne-sociale, la branche bavaroise dirigée par le flamboyant Franz Josef Strauss, votèrent la fin du groupe parlementaire commun avec la CDU. La rupture aurait libéré la CSU pour se présenter dans toute l'Allemagne et concurrencer sa grande sœur. Kohl répliqua en menaçant d'envoyer des candidats CDU en Bavière, sur les terres réservées de Strauss. Le bras de fer dura des semaines. En décembre, Strauss recula et l'union tint. Le conservateur bavarois obtiendrait sa revanche en devenant, lui, le candidat à la chancellerie du camp en 1980.

Le mandat arraché de justesse bascula vite dans la tourmente. L'automne 1977, resté dans les mémoires sous le nom de Deutscher Herbst, vit la Fraction armée rouge enlever puis assassiner le patron des patrons Hanns Martin Schleyer, tandis qu'un commando palestinien détournait un avion de la Lufthansa jusqu'à Mogadiscio pour appuyer les revendications des terroristes. Schmidt refusa toute concession et ordonna l'assaut qui libéra les otages. La fermeté du chancelier raffermit son autorité, mais la jeune démocratie y laissa une part de sa quiétude d'après-guerre.

Schmidt gouverna encore six ans, mais son sort dépendait de son plus petit allié. Les libéraux du FDP, charnière du système, faisaient et défaisaient les majorités depuis des décennies. Le 1er octobre 1982, ils changèrent de camp. Une motion de défiance constructive, procédure permettant de renverser un chancelier seulement en lui désignant aussitôt un successeur, porta Helmut Kohl à la chancellerie sans passer par les urnes. L'homme qui avait gagné le vote de 1976 sans le pouvoir l'obtenait enfin, par un revirement parlementaire. Il ne le lâcherait plus pendant seize ans, jusqu'à réunifier l'Allemagne.

Un demi-siècle plus tard, le fil se renoue d'étrange façon. En mai 2025, Friedrich Merz, héritier revendiqué de la lignée conservatrice de Kohl, est devenu chancelier à la tête d'une CDU-CSU de nouveau première du pays. L'union qui avait failli voler en éclats à Kreuth en 1976 a tenu, encore, et gouverne à Berlin. Merz a même dû, chose inédite dans l'histoire de la République fédérale, s'y reprendre à deux fois pour être élu par le Bundestag, échouant au premier tour le 6 mai avant de l'emporter le même jour.

Le grand absent de ce tableau est celui qui, en 1976, distribuait les couronnes. Le FDP, arbitre de toutes les majorités pendant un demi-siècle, a disparu du Bundestag en février 2025, laminé sous la barre des 5 %. Et la place de deuxième force du pays, celle qu'occupaient jadis en alternance chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates, revient désormais à l'Alternative pour l'Allemagne, formation d'extrême droite inconcevable dans le paysage de 1976, créditée de plus de 20 % des voix. Le parti qui avait gagné sans gouverner règne de nouveau à Berlin ; le petit parti qui désignait les chanceliers n'existe plus.