Fin février 2022, Sidya Touré a remis les clés de sa maison de La Minière, à Conakry, quelques heures après que le tribunal de première instance de Dixinn s'était déclaré incompétent pour examiner son recours contre la Direction générale du patrimoine bâti public. La junte au pouvoir depuis septembre 2021 tenait la villa pour un bien de l'État. L'ancien Premier ministre affirmait l'avoir achetée en règle, décret présidentiel et paiement au Trésor à l'appui (la Cour suprême lui donnera tort trois ans plus tard, en annulant les décrets d'attribution). Il a déménagé. Avant la fin de l'année, il vivait à Abidjan, dans le quartier des Deux-Plateaux.
Il est mort dans la nuit du vendredi 25 septembre à l'Hôpital américain de Paris (qui se trouve en réalité à Neuilly-sur-Seine), où il avait été admis dans un état critique près de deux semaines plus tôt, évacué de Côte d'Ivoire après trois mois de maladie, d'après le site Guinéenews. Il avait 81 ans. La cause du décès n'a pas été précisée.
Samedi, le Premier ministre Bah Oury s'est incliné devant sa mémoire au nom du président Mamadi Doumbouya et du gouvernement. Son message salue « une figure marquante de la vie politique en Guinée pendant trois décennies », un « réformateur pragmatique ».
Le 6 mars, le ministère de l'Administration du territoire avait dissous l'Union des forces républicaines (UFR), le parti que Sidya Touré présidait depuis 2000, en même temps qu'une quarantaine d'autres formations, dont l'UFDG de Cellou Dalein Diallo et le RPG arc-en-ciel d'Alpha Condé, en invoquant des « manquements » à leurs obligations légales, alors que l'UFR avait obtenu fin septembre 2025 un certificat qui l'autorisait à reprendre ses activités.
Sidya Touré était né en 1945 à Dimbokro, dans le centre de la Côte d'Ivoire, et c'est dans l'administration ivoirienne qu'il a mené la plus grande partie de sa carrière. Après une licence en droit des affaires et l'École nationale du Trésor, à Paris, il y a gravi les échelons jusqu'à diriger le cabinet d'Alassane Ouattara, quand celui-ci conduisait le gouvernement de Félix Houphouët-Boigny, au début des années 1990. Lansana Conté l'a appelé après la mutinerie de février 1996, qui avait failli emporter son régime. Le 9 juillet de la même année, il devenait le premier chef de gouvernement guinéen depuis 1984. Il a négocié avec le Fonds monétaire international un programme en bonne et due forme, condition pour que la Guinée puisse prétendre à l'allègement de dette réservé aux pays pauvres très endettés. Cellou Dalein Diallo, alors ministre, l'accompagnait dans ses missions auprès du FMI, de la Banque mondiale et des Européens, comme il le rappelle dans son hommage. À Conakry, ses partisans lui attribuent encore le retour de l'eau et du courant. Conté l'a limogé le 8 mars 1999. Lamine Sidimé lui a succédé.
À la tête de l'UFR, il a boycotté la présidentielle de 2003 avec les autres chefs de l'opposition, qui en contestaient l'équité. En avril 2004, il était arrêté et accusé d'avoir comploté contre le régime, puis relaxé en appel trois mois plus tard. Le 28 septembre 2009, il se trouvait au stade de Conakry parmi les dizaines de milliers d'opposants venus refuser la candidature du chef de la junte, Moussa Dadis Camara, lorsque les militaires ont ouvert le feu, faisant plus de 150 morts ou disparus selon la commission d'enquête des Nations unies, et il en est ressorti grièvement blessé à la tête. Il racontera ensuite que les soldats avaient tiré directement dans la foule.
En 2010, pour la première présidentielle libre du pays, il est arrivé troisième avec un peu plus de 13 % des voix (les décomptes publiés varient de quelques dixièmes), puis a soutenu Cellou Dalein Diallo au second tour, remporté par Alpha Condé. Cinq ans plus tard, il n'en recueillait plus que 6 %. Et c'est auprès de Condé qu'il est allé ensuite, comme haut représentant du chef de l'État, une fonction créée pour l'occasion qu'il a quittée en décembre 2018 en expliquant qu'il n'y parvenait à rien. « Lorsque l'intérêt supérieur de la Nation l'a commandé, nous avons su dépasser nos divergences », a écrit samedi l'ancien président, renversé en 2021 et qui vit lui aussi hors de Guinée. Moins de deux ans après cette démission, Sidya Touré combattait le troisième mandat que Condé s'était ménagé par une nouvelle Constitution.
Il a passé une dizaine de mois en Europe avant de rentrer à Conakry en septembre 2021, le mois même où le colonel Mamadi Doumbouya renversait Condé. L'affaire de La Minière a éclaté quelques mois plus tard, et Cellou Dalein Diallo, dont la maison a été reprise au même moment, résume leur sort commun en deux mots : « harcelés et spoliés ». Tous deux ont été, selon lui, radiés du fichier électoral, et aucun ne figurait parmi les candidats de décembre 2025 face à Mamadi Doumbouya, que la Cour suprême a déclaré élu au premier tour avec 86,72 % des voix. « La Guinée perd un de ses valeureux fils, contraint à l'exil et exproprié », a-t-il ajouté.
Ousmane Kaba, qui l'avait connu à la primature en 1998 et l'a suivi à l'UFR avant de lancer son propre parti, le PADES, rapporte une phrase que Touré lui avait adressée : « Quand le docteur Ousmane Kaba parle d'économie, il faut appliquer ce qu'il dit. »
Lundi marquera le dix-septième anniversaire du massacre du stade. Moussa Dadis Camara, condamné en juillet 2024 à vingt ans de prison pour crimes contre l'humanité, a été gracié par Mamadi Doumbouya le 28 mars 2025.