Le bulletin que recevront dimanche quelque 3,4 millions d'électeurs bosniens ne se marque plus d'une croix. Il faudra poser le doigt sur un lecteur d'empreintes, noircir au stylo un petit cercle à côté du parti choisi, puis glisser la feuille dans une urne reliée à un scanner optique. Six mille appareils biométriques et autant de scanners ont été livrés aux bureaux de vote. « La nouveauté tiendra à l'apparence et au contenu du bulletin, comme à la manière même de voter », a résumé au printemps Jovan Kalaba, le président de la Commission électorale centrale, qui promet des résultats publics quelques heures seulement après la clôture. On recomptera quand même à la main, derrière les machines.
A Sarajevo comme à Banja Luka, personne n'a oublié l'automne 2022. L'opposition de la Republika Srpska avait alors accusé Milorad Dodik d'avoir volé la présidence de l'entité serbe à Jelena Trivic, et la commission n'avait confirmé sa victoire qu'à la fin d'octobre, en reconnaissant des irrégularités jugées sans effet sur le résultat. Le soir même du vote, le haut représentant international Christian Schmidt avait réécrit par décret une partie de la loi électorale. Il a recommencé en mars 2024 au nom de l'intégrité du scrutin, et c'est ce texte qui a ouvert la porte aux machines. L'essai mené aux municipales de 2024 dans 143 bureaux a plutôt rassuré la commission, qui a commandé le matériel à la société Smartmatic. Sur 145 scanners, deux ont flanché, et chaque électeur a mis en moyenne 40 à 45 secondes pour voter.
Soixante-quinze partis, 29 coalitions et 4 indépendants se disputent dimanche 518 mandats, des trois sièges de la présidence collégiale aux dix assemblées cantonales de la Fédération.
Dès le troisième jour après l'ouverture officielle de la campagne, le 4 septembre, une partie de la direction serbe de Bosnie s'est retrouvée au cimetière de Topcider, à Belgrade. On y enterrait Ratko Mladic, mort fin août à 84 ans à la prison de Scheveningen, aux Pays-Bas, où il purgeait la réclusion à perpétuité prononcée notamment pour le génocide de Srebrenica. La titulaire du siège serbe de la présidence, Zeljka Cvijanovic, candidate à un second mandat, a fait le déplacement malgré les mises en garde de l'Union européenne et des États-Unis contre toute glorification du condamné.
Même chose pour Savo Minic, chef du gouvernement de l'entité et candidat du SNSD à sa présidence, tout comme Sinisa Karan, élu à l'automne 2025 pour achever le mandat de Dodik, et Dodik lui-même. L'organisation des anciens combattants de la Republika Srpska avait affrété quatre autocars au départ de Banja Luka. En comptant les silhouettes sur des vidéos filmées pendant trois heures à un point fixe du cortège, une ONG serbe a estimé la foule à 16 000 personnes.
Dodik, lui, ne figure sur aucun bulletin. Sa condamnation en février 2025, pour avoir refusé d'appliquer les décisions du haut représentant, lui a coûté son mandat l'été suivant et lui interdit toute fonction pendant six ans. Il dirige pourtant le SNSD et a donné le ton dès le premier jour : le parti doit, a-t-il dit à la télévision serbe RTS, « balayer la concurrence politique » et prouver la continuité de son combat. L'institut IFIMES, à Ljubljana, évoque même l'hypothèse d'une grâce que la future présidence pourrait lui accorder.
En face, le Parti démocratique serbe, le SDS, aligne de nouveau Branko Blanusa, battu par Karan l'an dernier, pour la présidence de l'entité, et Marinko BoZovic pour le siège serbe, que convoite aussi Nebojsa Vukanovic. C'est pour se poser en futur Premier ministre que le maire de Banja Luka, Drasko Stanivukovic, s'est retiré de la course présidentielle. Lui et Dodik ont échangé des vidéos plutôt que des programmes, l'un exhumant de vieilles images de son rival, l'autre ressortant des archives où Dodik parle de Mladic.
Chez les Croates, la querelle porte sur la légitimité avant même de porter sur les noms. Le sortant, Zeljko Komsic, élu quatre fois au siège croate grâce surtout à des voix bosniaques, selon ses adversaires, a laissé la place à son conseiller juridique, Slaven Kovacevic, 53 ans. Jusque devant la Cour constitutionnelle, le Parti croate du droit a contesté cette candidature, après un premier rejet de la Cour de Bosnie-Herzégovine, qui a rappelé qu'aucun principe de « représentation légitime » ne s'applique à l'élection de la présidence. Le chef de la HDZ BiH, Dragan covic, a appelé les Croates à s'unir pour ne plus être mis en minorité par l'électorat bosniaque. Face à sa candidate, Darijana Filipovic, se dresse aussi Zdenko Lucic, indépendant soutenu par la HDZ 1990 et une dizaine d'autres formations. Il s'en prend à covic plus qu'à ses vrais rivaux. Une page baptisée « Dajmo mu da govori », soit « Laissons-le parler », diffuse contre lui des vidéos fabriquées par intelligence artificielle.
Le siège bosniaque rejoue le duel de 2022, que Denis Becirovic avait gagné face à Bakir Izetbegovic par 57 % contre 37 %. Semir Efendic, du Parti pour la Bosnie-Herzégovine, et Fahrudin Radoncic complètent le plateau. Aucun institut sérieux n'a publié de sondage. Seul le portail Klix.ba a organisé une consultation en ligne, close le 1er octobre, qui accorde 44,9 % au sortant et 38 % au président du SDA sur près de 25 000 réponses. Il faut la prendre pour ce qu'elle est, l'humeur des lecteurs d'un site. La méthode en dit plus long, puisque la rédaction a dû écarter 17 096 votes jugés frauduleux, inscriptions en masse et adresses électroniques en série.
En fait, l'analyste Tanja Topic constate pour le site banjalukais 6yka que « La (non-)culture politique se résume, depuis plusieurs cycles électoraux, à rabaisser l'adversaire ». Pas de débat direct entre les têtes d'affiche. Les programmes non plus.
Environ 1,6 million de Bosniens vivent à l'étranger, et à peine 48 000 se sont inscrits pour voter depuis leur pays d'accueil. Le pays a obtenu le statut de candidat à l'Union européenne en décembre 2022, puis le feu vert des Vingt-Sept à l'ouverture des négociations en mars 2024. Il a perdu en route, et pour de bon, 108 millions d'euros du plan de croissance européen, faute d'avoir bouclé ses réformes à temps. Parmi les observateurs étrangers figurent vingt Russes, aux côtés des missions de l'OSCE et du Conseil de l'Europe.
C'est la présidence qui propose le chef du Conseil des ministres, et c'est dans sa composition, plus qu'au parlement, que se jouera la capacité du pays à gouverner pendant quatre ans. Faute de second tour, un candidat peut y entrer avec nettement moins de la moitié des voix. Le seuil d'entrée au parlement reste fixé à 3 % pour les listes.