« De petits problèmes, le temps que le système se consolide. » C'est en ces termes que Jovan Kalaba a décrit la matinée, peu après huit heures. Le président de la Commission électorale centrale venait de voter dans une école primaire de Banja Luka, en posant le doigt sur un lecteur d'empreintes, en noircissant un petit cercle à côté du parti choisi puis en glissant la feuille dans un scanner optique, geste que doivent répéter jusqu'à 19 heures les 3,4 millions d'inscrits de Bosnie-Herzégovine. À Bijeljina, trente des 184 bureaux n'ont trouvé personne pour faire fonctionner les appareils. Retards aussi à Tuzla. Dans l'ensemble de la Republika Srpska, l'entité serbe du pays, la commission a recensé 201 bureaux restés fermés à l'heure prévue. Il a fallu dix à douze minutes à Dragan Covic, le chef de la HDZ BiH, principal parti croate, pour voter à Mostar, où sept ou huit scanners ont refusé de démarrer.
A Sarajevo comme à Banja Luka, personne n'a oublié l'automne 2022. L'opposition serbe avait accusé Milorad Dodik d'avoir volé la présidence de l'entité à Jelena Trivic, et la commission n'avait validé sa victoire qu'à la fin d'octobre, après un recomptage qui avait relevé des irrégularités jugées sans effet sur le résultat. Au printemps 2024, le haut représentant international Christian Schmidt a imposé par décret de nouvelles règles au nom de l'intégrité du scrutin, et c'est ce texte qui a ouvert la porte à la biométrie. L'essai mené la même année aux municipales, dans 143 bureaux, a plutôt rassuré la commission. Sur 145 scanners, deux avaient flanché. En moyenne, chaque électeur avait mis 40 à 45 secondes à voter, et Suad Arnautovic, membre de la commission, parle aujourd'hui de la plus grande réforme technique du processus électoral depuis les accords de Dayton, mais le directeur de l'Agence de protection des données personnelles, Dragoljub Reljic, n'a jamais cru aux trois minutes par électeur annoncées.
Soixante-quinze partis et 29 coalitions, auxquels s'ajoute une poignée d'indépendants, présentent 7 028 candidats pour 518 mandats, des trois sièges de la présidence collégiale aux dix assemblées cantonales de la Fédération.
Trois jours après l'ouverture de la campagne, une bonne partie de la classe politique serbe de Bosnie s'est retrouvée au cimetière de Topcider, à Belgrade, pour l'enterrement de Ratko Mladic. L'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie est mort fin août, à 84 ans, au centre de détention de l'ONU à La Haye, où il purgeait la réclusion à perpétuité prononcée notamment pour le génocide de Srebrenica. Était présente Zeljka Cvijanovic, titulaire du siège serbe de la présidence et candidate à sa propre succession. Il y avait aussi Savo Minic, chef du gouvernement de l'entité, que le SNSD présente pour en prendre la présidence, comme Sinisa Karan, élu l'an dernier pour achever le mandat de Dodik. On y a vu également l'opposition, avec Branko Blanusa et Marinko Bozovic, du Parti démocratique serbe, et le maire de Banja Luka, Drasko Stanivukovic. Depuis Bruxelles, la commissaire européenne à l'élargissement, Marta Kos, a annulé une visite à Belgrade en jugeant cette glorification incompatible avec les valeurs du chemin européen. Une ONG belgradoise qui compte les foules, l'Arhiv javnih skupova, a estimé l'assistance à 16 000 personnes.
Dodik, lui, ne figure sur aucun bulletin. Sa condamnation, pour avoir refusé d'appliquer les décisions du haut représentant, lui a coûté son mandat à l'été 2025 et lui interdit toute fonction publique pendant six ans. Sur les listes apparaît en revanche son fils Igor, candidat pour la première fois à la députation. Quant au père, il a continué de rencontrer des dirigeants étrangers, Benjamin Netanyahu compris, à la mi-septembre.
Le Parti démocratique serbe, le SDS, oppose de nouveau Blanusa au SNSD, battu de peu par Karan en novembre dernier, pour la présidence de l'entité, et Bozovic pour le siège serbe de la présidence collégiale. Stanivukovic s'est retiré de la course en juillet pour les soutenir. « Nous ne cherchons ni fonctions, ni postes ministériels, ni accords politiques », a-t-il assuré, ce qui n'a pas empêché la presse de Banja Luka d'écrire que la tête du gouvernement lui reviendrait en cas de victoire de Blanusa. Nebojsa Vukanovic a refusé de s'effacer. À la majorité simple, avec deux candidats d'opposition face à elle, Cvijanovic n'a pas besoin de la moitié des voix pour rester.
Dans le camp croate, la légitimité du futur élu fait débat avant même les noms. Zeljko Komsic, élu quatre fois au siège croate grâce surtout à des voix bosniaques, selon la HDZ, ne se représente pas. C'est son ancien conseiller, Slaven Kovacevic, qui porte les couleurs du Front démocratique face à Darijana Filipovic, candidate de la HDZ BiH, et à l'indépendant Zdenko Lucic. De l'avis de l'Atlantic Council, la dispersion des voix croates, dans le plus petit des trois électorats, peut suffire à décider du siège.
Le siège bosniaque rejoue le duel de 2022, que Denis Becirovic avait remporté face à Bakir Izetbegovic, président du SDA, par 57 % contre 38 %. La liste se complète avec Semir Efendic, du Parti pour la Bosnie-Herzégovine, et Fahrudin Radoncic. De sondage sérieux, aucun institut n'en a publié. Il y a bien eu la consultation en ligne du portail Klix.ba, close le 1er octobre, qui donne 44,9 % au sortant et 38 % à son rival sur près de 25 000 réponses, mais elle mesure l'humeur des lecteurs d'un site, rien de plus. Plus parlante est la méthode, puisque la rédaction a dû écarter 17 096 votes venus de comptes ouverts en série. Ce matin, Becirovic a voté à Tuzla un peu après huit heures.
La Bosnie-Herzégovine est candidate à l'Union européenne depuis décembre 2022. Elle a obtenu en mars 2024 le feu vert des Vingt-Sept à l'ouverture des négociations. Elle a perdu en route 108 millions d'euros du plan de croissance européen, faute de réformes bouclées à temps, et l'Atlantic Council chiffre à 370 millions supplémentaires ce qu'elle risque si le prochain gouvernement n'avance pas. Les observateurs du BIDDH, le bureau électoral de l'OSCE, suivent le scrutin.
C'est la présidence collégiale qui propose le président du Conseil des ministres, et c'est de sa composition, davantage que du parlement, que dépendra la capacité du pays à gouverner pendant quatre ans. Pas de second tour. On peut y entrer avec bien moins de la moitié des voix, alors que les listes doivent franchir 3 % pour siéger à la Chambre des représentants. Pour la diaspora, il faudra patienter. Les 48 078 Bosniens inscrits à l'étranger votent presque tous par courrier, et leurs bulletins ne seront intégrés au décompte qu'au bout de cinq jours.