Au cimetière des Héros de Taguig, un lundi de septembre 2017, les fidèles de Ferdinand Marcos célébraient le centenaire de l'ancien président, et Cesar Virata, 86 ans, leur a parlé de trains. Les rames de la première ligne de métro léger de Manille roulent toujours, a-t-il fait remarquer, et les routes et les ponts de cette époque n'ont été égalés, à ses yeux, par aucun des gouvernements suivants. Puis il s'en est pris à la presse. « Ce que je vois aujourd'hui, c'est qu'il n'y a aucun équilibre dans la manière de rendre compte des réalisations du président Marcos », a-t-il regretté. À l'entendre, les journaux ne donnaient la parole qu'à ceux que la discipline de la loi martiale avait lésés.
L'ancien premier ministre des Philippines est mort le 2 octobre, à 95 ans. Sans en donner la cause, la Rizal Commercial Banking Corporation, dont il était vice-président du conseil depuis vingt-six ans, a annoncé le décès le lendemain dans une déclaration à la Bourse.
Mais son pire automne reste celui de 1983. En août, Benigno Aquino avait été abattu sur le tarmac de l'aéroport de Manille, et les banquiers étrangers se demandaient s'il fallait encore prêter au régime. Ministre des Finances depuis le début du second mandat de Marcos, premier ministre depuis 1981, Virata cumulait alors deux titres, dont le second ne lui donnait guère de prise sur un président qui décidait de tout. À Washington, venu négocier avec le Fonds monétaire international, il a promis à la mi-octobre que son pays honorerait « tous ses paiements à temps ». L'engagement n'a pas tenu le mois. Une dette extérieure proche de 18 milliards de dollars, un peso dévalué de 21 % quelques jours plus tôt : avant la fin d'octobre, Manille a dû demander un moratoire à quelque 300 créanciers, auxquels le pays devait une vingtaine de milliards. Il y avait pire. Et la banque centrale avait gonflé de 600 millions de dollars ses réserves de change, au point que Virata, qui discutait à New York avec les prêteurs, a dû rentrer à Manille vérifier lui-même les chiffres.
En deux ans, le dollar est passé de 8 à 20 pesos.
La dette, dix-huit mois plus tard, avait grimpé à 26 milliards. Restait à signer à New York un accord de 925 millions de dollars d'argent frais avec les banques, adossé à un prêt du FMI de 608 millions. Des conditions posées par le Fonds, le ministre a tiré au moins un profit, puisqu'elles lui ont permis d'écarter de l'autorité de la noix de coco plusieurs dirigeants proches du palais. « Quand on est en crise, il n'y a pas d'autre choix », a-t-il expliqué au Christian Science Monitor, comme on rappelle une évidence de bilan.
Dans la province de Cavite à Kawit, l'avait vu naître dans la famille d'Emilio Aguinaldo, son grand-oncle, qui avait proclamé là l'indépendance en 1898, tandis que son père, mathématicien, a fait carrière à l'université des Philippines jusqu'à la diriger par intérim. C'est là que le fils a obtenu, avec mention, un diplôme d'ingénieur en mécanique, avant un MBA à Wharton, à Philadelphie, à 22 ans. Le cabinet SyCip Gorres Velayo, le décanat de la faculté de gestion, puis le ministère. Seize ans. Il a aussi présidé, quatre de ces années, le comité du développement de la Banque mondiale et du FMI.
Cette faculté de gestion porte son nom depuis 2013, et pas sans bruit. Un homme d'affaires, Magdalo Albarracin, avait promis 40 millions de pesos à l'université à condition qu'elle soit rebaptisée en l'honneur de Virata. Ont protesté des enseignants et le conseil des étudiants, contre l'hommage rendu à un pilier de la dictature et contre l'idée qu'un don privé fixe le nom d'un établissement public. Les régents n'ont pas cédé.
Élu député de Cavite au plus fort de la crise, il a perdu la tête du gouvernement en février 1986, quand la révolte d'EDSA a chassé Marcos et que Salvador Laurel lui a succédé. Que savait le grand argentier des fortunes accumulées autour du palais ? La justice n'a rien établi. Visé par une plainte de la commission chargée de récupérer les biens mal acquis, il a vu la Cour suprême la rejeter en 1997 pour des motifs de procédure. On l'a retrouvé ensuite dans le privé, à la tête d'un cabinet de conseil, au groupe Yuchengco puis au conseil de la RCBC. De lui, Francis Lim, le président de la commission des valeurs mobilières, a surtout retenu sa part dans la fondation de la Bourse philippine : « Pour le marché des capitaux philippin, son héritage est particulièrement durable. »
Il laisse sa femme, la comédienne et metteuse en scène Phylita Joy Gamboa, et trois enfants.