DERNIÈRES ACTUALITÉS

MEMOIRE D'URNES

6 octobre 2024 : Tunisie, réélu à 90 %, choisi par un inscrit sur quatre

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

« C'est une continuation de la révolution. » Kaïs Saïed n'avait pas attendu les chiffres officiels, le soir du 6 octobre 2024, pour s'exprimer à la télévision d'État. « Nous allons construire et nettoyer le pays des corrompus, des traîtres et des comploteurs », promettait le président sortant, tandis que ses partisans agitaient drapeaux et portraits sur l'avenue Habib-Bourguiba, la grande artère de Tunis.

Le décompte de l'instance électorale, l'ISIE, lui attribua cinq jours plus tard 90,69 % des voix, soit 2 438 954 bulletins sur un corps électoral de 9,75 millions d'inscrits : exactement un électeur sur quatre.

L'arithmétique mérite qu'on s'y arrête. Avec 28,8 % de participation, la présidentielle tombait au plus bas depuis la révolution de 2011. Cinq ans plus tôt, au second tour de 2019, ce juriste austère sans parti avait rassemblé près de 2,8 millions de voix face à Nabil Karoui. Il en a perdu environ 340 000 en chemin. Entre-temps, l'inscription automatique avait pourtant gonflé les listes de quelque 2,7 millions de noms. Le sondage de sortie des urnes diffusé par la télévision publique donnait une autre mesure du désintérêt : les 18-35 ans ne pesaient qu'environ 6 % des votants. Ces jeunes l'avaient porté en 2019. Ils sont restés chez eux. Le résultat n'a donc rien d'un plébiscite, quoi qu'en disent ses partisans, et il faut le lire comme ce qu'il est, la victoire d'un homme seul sur un terrain qu'on avait pris soin de vider.

Dix-sept dossiers avaient été déposés. L'ISIE en retint trois. Fin août, le tribunal administratif ordonna la réintégration de trois recalés, l'ancien dirigeant d'Ennahdha Abdellatif Mekki, l'ancien ministre Mondher Zenaidi et Imed Daïmi, ex-directeur de cabinet de Moncef Marzouki. L'instance passa outre, son président Farouk Bouasker assurant que les décisions ne lui avaient pas été notifiées dans le délai légal de quarante-huit heures. Puis le Parlement trancha la querelle à sa façon. Le 27 septembre, neuf jours avant le vote, les députés retirèrent au tribunal administratif le contentieux électoral pour le confier aux juridictions judiciaires, par 116 voix contre 12, pendant que quelques dizaines de manifestants protestaient à l'extérieur. « Nous assistons à la capture de l'État à quelques jours du scrutin », s'indignait devant le Parlement la militante Chaima Issa.

Des deux adversaires tolérés, l'un soutenait le coup de force présidentiel, le nationaliste arabe Zouhair Maghzaoui, qui plafonna à 1,97 %. L'autre fit campagne depuis une cellule. Arrêté le 2 septembre, relâché trois jours plus tard puis aussitôt réincarcéré, Ayachi Zammel, chef d'entreprise à la tête du petit parti Azimoun, avait accumulé treize ans et huit mois de prison à la veille du scrutin, dont douze ans prononcés le 1er octobre. Il obtint 7,35 %. En novembre, son avocat comptait trente-cinq ans de peines cumulées en première instance, ramenées en appel à un peu plus de quatre.

Le désert électoral n'était pas né ce jour-là. Tout était écrit depuis le 25 juillet 2021, quand Saïed avait suspendu le Parlement et limogé son Premier ministre. La Constitution de 2022, adoptée par référendum avec 30,5 % de participation, lui a donné un régime présidentiel taillé à sa main, et chaque consultation suivante a creusé le même sillon, jusqu'aux élections locales de l'hiver 2023-2024, boudées par près de neuf électeurs sur dix.

Deux ans après, la machine judiciaire a achevé son œuvre. Le procès dit du « complot contre la sûreté de l'État » s'est conclu en première instance, en avril 2025, par des peines allant jusqu'à 66 ans après trois audiences seulement, puis par des condamnations de cinq à quarante-cinq ans en appel. Chaima Issa en a pris vingt. La Cour de cassation a rendu ces peines définitives le 3 septembre dernier. « La décision confirme que la justice n'est pas indépendante », a résumé l'avocate Haifa Chebbi. Rached Ghannouchi, figure historique d'Ennahdha, s'est vu infliger la réclusion à perpétuité début juin dans l'affaire de « l'appareil secret », et Amnesty International recense désormais au moins douze procédures contre lui. Abir Moussi, la présidente du Parti destourien libre, purge dix ans.

Le pays, lui, piétine. L'Institut national de la statistique mesurait au deuxième trimestre une croissance de 2,3 % sur un an et un chômage des 15-24 ans à 35,4 %. La dette publique, supérieure à 80 % du PIB, est financée de plus en plus directement par la Banque centrale, faute d'accord avec le FMI, dont le président refuse les « diktats » depuis 2023.

Le 25 juillet, cinq ans jour pour jour après la suspension du Parlement, plus de 2 500 manifestants ont repris dans le centre de Tunis les mots d'ordre de 2011, la liberté et le fameux « dégage ». Le 9 septembre, la centrale syndicale UGTT a confirmé son intention de déclencher une grève générale, sans en fixer la date, en exigeant au passage la libération de syndicalistes détenus.